Ici l’exubérance, l’abondance, étaient encore valeurs nationales

Posted: sábado, 19 de enero de 2013 by magali in Etiquetas:
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enajenación, Sheila Castellanos, pintora cubana

Yalili se souvenait de l’époque ou elle avait empoigné les ciseaux puis une mèche de ses cheveux, une mèche du dessous et avait coupé net. Elle se souvenait comment elle attacha la queue de cheval d’un élastique et recommença l’opération plusieurs fois. Elle choisissait à chaque fois des couches inférieures de façon à ce que les coupes successives demeuraient invisibles. Elle se rappelait très bien sa décision lorsqu’elle enveloppa les mèches postiches de cheveux naturels dans du papier journal et d’un pas décidé fit le tour des coiffeurs de la ville. Elle négocia alors la vente d’une main de fer. C’est chez Silvio qu’elle fit affaire, c’est ainsi qu’avait commencé leur longue amitié, leur future collaboration. Quand plus tard, elle avait déposé fièrement sur la table de la cuisine de quoi manger pendant une bonne semaine, sa mère avait ouvert grands les yeux. Jamais une telle somme d’argent n’avait été réunie en un seul jour. Comment t’es-tu débrouillée ma fille ? Elle avait pensé un instant à la prostitution mais aussitôt lui revint à l’esprit que Comme toutes les princesses elle porte son pouvoir sur la tête. C’était donc ça ! Sa fille avait vendu ses cheveux et récolté un beau butin, c’était le début d’une collaboration qui remontait aujourd’hui à plusieurs années entre Yalili et Silvio. 
 Par les magasines étrangers de Silvio, Yalili avait eu vent d’un marché de cheveux naturels dans le plus grand des ex-pays soviétiques, dans l’actuelle Russie. Là-bas les femmes se battaient pour vendre des mèches naturelles que d’autres se feraient coller sur la tête un peu comme les fils de fer qu’utilisait Silvio lors des défilés de Yalili et auxquels il avait accroché toute la flore et la faune de l’île. Bien sûr ses cheveux étaient loin du blond vénitien tellement convoité. Un casque de poils hirsutes, un petit goupillon sombre et dur, le tapis noir qui couvrait son crâne depuis le jour de sa naissance comme le lui avait raconté bien souvent sa mère.
Je ne veux pas te décevoir ma chérie, lui dit Silvio, mais tes cheveux sont bruns et surtout aussi rebelles que nos héros nationaux. Ils n’ont rien de lisses ni de disciplinés, ce sont des mèches sauvages comme une forêt tropicale. Qui veux-tu que cela intéresse ? Tu vas faire fuir les clientes européennes, et que dire des américaines, imagine la belle Céline Dion avec une toison de négresse ?
Yalili ignorait complètement qui était cette Céline Dion. Elle se dit que cela n’avait aucun intérêt. Encore une top modèle refaite de pied en cap, certainement pas une femme d’ici qui arborerait ses courbes et sa chevelure grandiose, véritable œuvre d’art sans cesse réinventée. Sûrement une maigrelette cousue main, façonnée au bistouri. Berk ! Jamais un modèle aseptisé ne se targuerait de porter une chevelure cubaine, ce qui advient, convient. Plutôt crever de faim que de vendre ses cheveux à Céline Dion.
Cependant l’idée de se défaire un temps de sa chevelure envahissante, lourde et difficile à coiffer séduisait maintenant Yalili, plus elle y pensait, plus cela lui plaisait. Elle devait brouiller les pistes, ne plus être reconnaissable, qu’on ne la reconnaisse sous aucun prétexte, que la main anonyme qui lui avait glissé les 500 dollars ne puisse même la reconnaître, oui, c’était cela qui lui rendait ses cheveux lourds à porter. Les couper. On verrait bien ce qu’on pourrait en faire, peut-être quelques maîtresses de hauts dignitaires nationaux, ignorantes des critères de beauté occidentaux, se battraient pour arborer à leur tour la masse luxuriante de cheveux postiches, prête à l’emploi, qu’une coupe sérieuse des cheveux de Yalili ne manquerait pas de fournir. Ici l’exubérance, l’abondance, étaient encore valeurs nationales n’en déplaisent aux occidentales qui paraissaient plus mortes que vives.
Silvio était pensif, il regardait Yalili puis à brûle pourpoint, dis-moi ma belle, qu’est ce que tu veux exactement ? Mettre de la distance entre toi et ceux qui nous commandent les défilés ? T’enlaidir pour brouiller les pistes ? Te mettre hors jeu pendant quelque temps ? Qu’en dis ta mère ? Elle est allée chez sa marraine, raconte, parle donc !
Yalili pensait en effet aux cinq cents dollars, ces cinq billets rangés dans l’armoire de la chambre maternelle avaient provoqué bien des doutes. S’il était dit qu’elle portait son pouvoir sur la tête eh bien, il fallait abandonner la bataille, au moins le temps que ses cheveux repoussent. Une façon habile de perdre la partie était de laisser gagner l’adversaire. Devant un crâne chauve il abandonnerait et il choisirait une autre cible. Yalili serait débarrassée d’un poids, c’est ce qu’elle expliqua à Silvio. Ensuite il faudrait décider que faire des cinq cents dollars.

1 comentarios:

  1. Anónimo says:

    jajajaja negro pero con orgullo

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