Ces éminents messieurs

Posted: sábado, 20 de octubre de 2012 by magali in Etiquetas:
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V. Rodríguez, pintor mexicano, dos máscaras
Il faut que je vous dise que j’ai une sœur jumelle. Nous sommes nées le même jour du même œuf. Je ne me souviens plus laquelle des deux est sortie la première du ventre de ma mère. De toute façon on dit chez nous que la première est la plus jeune. Moi je n’ai jamais compris pourquoi mais il me plait de penser que je suis la première et la plus jeune car en définitive il n’est pas donné à tout le monde de défier la chronologie. Autant que ce soit moi.
Depuis toujours on dit chez nous que nous ne nous ressemblons pas du tout. Pourtant nous avons la même taille : un mètre soixante quinze exactement, la même couleur de cheveux : châtains et les mêmes yeux : noirs. Au départ. Je dis au départ car depuis mes quinze ans je me teins les cheveux, actuellement ils sont roux flamboyants et cela me va très bien. Je dis au départ aussi pour les yeux car aujourd’hui je porte des lentilles de contact qui me font les yeux noisette. Nous avons aussi la même démarche et nous sommes gauchères toutes les deux.

Moi je sais bien qu’on est identiques mais chez nous personne ne veut le voir. Cela a commencé à l’école avec la maîtresse, mais j’ai vite compris que Seño-Guillermina était débile. Pas aveugle, juste débile. Enfin Paulina comment peux-tu être tellement écervelée quand ta sœur est si sage ! ou alors, enfin Carolina essaie de raisonner un peu ta sœur, un vrai moineau sans cervelle cette pauvre Paulina, qu’est ce qu’on va bien pouvoir en faire ?

Si je courrais toujours après les garçons ma sœur passait son temps à courir après les livres à la bibliothèque, si je me battais pour avoir le premier rôle dans le spectacle de fin d’année, c’était ma sœur qui lisait le plus beau texte au micro. Le jour de nos quinze ans j’ai obtenu ma première décoloration de cheveux et ma sœur sa première pige dans un magazine pour adolescents, quand j’ai glané mes premiers dollars avec les touristes, elle a vendu ses premiers articles.

J’ai perfectionné ma technique, j’ai toujours les ongles impeccables, je peux me maquiller dans le noir, je sais marcher sur des talons de quinze centimètres avec le naturel le plus complet et je peux danser la salsa toute la nuit sans me fatiguer, j’ai toujours le plus beau sourire aux lèvres. Ma sœur aussi est devenue experte, d’articles elle a publié des dossiers bien épais, puis des livres sur des sujets toujours très intéressants (qui en général intéressent une poignée de messieurs éminents) puis elle a été indispensable au comité de direction de nombreuses revues et aujourd’hui elle dirige la moitié des éditions du pays.

Je vois bien que de la même façon que je prends un homme, l’utilise et l’archive, elle prend un livre, l’utilise et l’archive. Aujourd’hui je suis installée à la terrasse du café Flore à Paris, j’y attends ma sœur pour un chocolat chaud. Elle voyage énormément, de conférences en colloques avec son passeport diplomatique. Moi aussi je voyage énormément de conférences en colloques, j’y accompagne les éminents messieurs qui se sentent un peu trop seuls. Mon passeport est français depuis bien longtemps, j’ai archivé l’autre. Tout bien réfléchi c’est vraiment l’unique différence entre ma sœur jumelle et moi, je ne comprends toujours pas pourquoi on dit chez nous que nous ne nous ressemblons pas du tout. 

Il gagne ses dollars

Posted: miércoles, 10 de octubre de 2012 by magali in Etiquetas:
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Gustavo Peña, el boxeador
Marlon est simplement vêtu d’un jean coupé aux genoux et d’un T-shirt uni en coton blanc. Il aborde le groupe de touristes à la sortie de la station de bus. Il parle bas et traite avec eux sans détour. Il explique que s’ils acceptent qu’il soit leur « guide » il pourra faciliter leur séjour. Il connaît sa petite ville comme sa poche, il sait où leur trouver à manger bon marché, le chemin des cascades dans la montagne, il peut leur trouver un chauffeur pour pas cher… En contre partie qu’on lui donne ce qui semblera juste. Le contrat est évasif, tant au niveau de sa prestation que du prix attendu. Les jeunes touristes se concertent rapidement et acceptent. Ils savent bien qu’il leur sera impossible de faire dix pas sans qu’un nouveau « guide » les accoste. Autant que ce soit lui, au moins il ne fait pas semblant de vouloir être leur ami, il parle peu. Il travaillera, ils paieront.

 La ville a changé. Je ne la reconnais pas. Je cherche en vain quelques repères. Où se trouvent les escaliers de la station de bus ? Celle où dix ans plus tôt nous l’avons rencontré ? La ville semble endormie, hors du temps, déglinguée malgré sa beauté. Une beauté figée comme sur une carte postale. Sur la place centrale quelques figures locales animent le paysage. Sur le banc voisin une jeune fille m’interpelle. Je flaire la jeunette en mal de dollars. Salut ! Tu viens d’où ? Je lui réponds que je ne veux pas parler avec elle. Je lui dis que je ne la connais pas. Elle me fixe sans gêne et me dis que je n’ai qu’à rester seule avec ma solitude. Je ne réponds pas et pense à l’autre rencontre, celle d’avec notre guide d’alors à la sortie de la station de bus.

 L’excursion à bicyclette s’était organisée durant la matinée. Pas facile de dégoter quatre vélos en état de marche, ou à peu près. Marlon mène l’excursion. Silencieux et heureux il gagne ses dollars à coup de pédale. Direction les cascades, une journée en plein air avec des inconnus, puis une semaine tranquille à bouffer ce qu’il veut, à partager avec qui il veut. A vivre tout simplement. La baignade était bien méritée, une heure à vélo sous un soleil de plomb puis une marche sur un sentier de terre. Il a ôté ses chaussures, sans doute veut-il les économiser. Il trotte toujours en tête, il gagne ses dollars pieds-nus à grandes enjambées. Nous suivons difficilement le rythme, nos tennis n’y sont pour rien. L’eau est chaude, elle est vive, le bruit des cascades est assourdissant. Il convainc la jeune touriste de sauter du plus haut rocher, main dans la main, avec lui. La prise de risque fait-elle partie du contrat ? Dans l’eau leurs corps se touchent, lisses et fermes, vigoureux et pleins de vie, ils remontent ensemble vers la surface, puis les rayons du soleil sur leurs visages ruisselants. Il ne lui a pas lâché la main. Ils rient.

 Silencieuse j’observe les allées et venues de ces jeunes cubains qui fricotent avec les touristes, déjà dix ans et presque rien n’a changé. Maintenant ils portent tennis, jeans et T-shirts de contrefaçon, lunettes noires en plastique, téléphones portables, casquettes, la marque de l’occident avec cependant une touche locale. Plus de couleurs chez les filles, accessoires bling-bling déclinés, bijoux en toc multipliés. Dents en or, diamant de pacotille collé sur une dent.

 Le lendemain Marlon avait proposé au groupe d’aller danser. Un samedi soir bien ordinaire. Dans la discothèque à l’air libre les corps se démènent. Le rhum et la bière coulent, la sueur coule, la jeunesse vit. Marlon invite la jeune touriste. Ils dansent ensemble. Même sensation qu’à la cascade, corps mouillés, peaux qui se touchent. Son regard est plus insistant, il sourie et beaucoup plus encore. Il ne parle pas, c’est inutile. Au moins il ne fait pas semblant, il gagne ses dollars à coup de charme. Le groupe s’est dispersé dans la discothèque, chacun cherche son samedi soir.

 Un homme encore jeune moulé dans un T-shirt voyant est assis avec le groupe. Le ventre déjà bedonnant tend la toile de coton sur laquelle une mauvaise impression représente un quelconque rappeur noir-américain. Cousue en relief sur le T-shirt, une chaîne en ferraille du plus mauvais goût entoure le cou du rappeur et pendouille sur le vendre de cet homme. Derrière ses lunettes noires, vêtu de ce T-shirt ridicule, l’homme se sent sans doute un peu plus riche, la fortune du rappeur qui étale sa réussite sur la toile en coton lui appartient un peu à lui aussi. Sans doute se sent-il moderne, dans l’air du temps, alors qu’il est plutôt pathétique.

 La dernière halte avant le retour à la pension a lieu sur la plage. Marlon quitte son T-shirt et le pose sur le sable un peu grossier à cet endroit. Délicatement comme s’il ordonnait les draps du lit, il étire le vêtement avant d’y coucher la jeune touriste. Ils vont faire l’amour sur la plage c’est le seul endroit dont il dispose. Sous les raisiniers du bord de mer, le coin est plus obscur, et puis on est samedi soir, ils ne seront pas les seuls. Où pourrait-il bien amener la fille ? Encore une fois les peaux qui se touchent, les corps mouillés. Il gagne ses dollars à coup de rein.

 Les traits de son visage sont fatigués, sa peau est défraîchie, sans doute la marque du rhum. Il est fané dans ce vêtement trop voyant. Rien ne va.

 L’autobus est sur le départ. Les jeunes touristes quittent la ville après trois jours agréables. La foule de ceux qui restent se presse au bas de l’autobus et fait des signes d’adieu. Il est là, son large sourire, les dents parfaites, dans la poche de son jean les dollars gagnés. Les yeux de Marlon fixent la fille et il supplie. Il parle et elle ne l’entend pas, installée sur son siège de l’autre côté de la vitre. Elle lit sur ses lèvres. Emmène-moi, je pars avec toi, emmène-moi ! S’il te plait, emmène-moi loin d’ici.

 Mon cœur s’accélère. Sur le banc voisin, c’est Marlon. L’homme moulé dans ce T-shirt voyant. Notre guide a pris une vingtaine de kilos en dix ans. Je le reconnais assis-là. Il ne peut pas me reconnaître ? Combien de dollars lui ont rapporté toutes les filles dont il a touché la peau, le corps mouillé ?  Que lui est-il arrivé ? Ou plutôt que ne lui est-il pas arrivé ?

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