Les quatre saisons

Posted: miércoles, 19 de septiembre de 2012 by magali in Etiquetas:
0


Carilda Oliver Labra, poetisa cubana,
fotografía Héctor Garrido
Dans cette maison il n’y a pas d’hommes. C’est une maison de femmes. Une maison qui compte, avec moi, sa quatrième génération de femmes.
 
Un jour, mais je n’avais pas encore atteint mes quinze ans, j’ai demandé à Mima, j’appelle toujours grand-mère Mima, pourquoi il n’y a pas d’hommes à la maison ? Elle n’a été ni gênée, ni surprise par ma question. Je le sais. Je le sais car quand Mima est gênée elle me dit Aïe Julianita ! mais qu’est ce qu’il se passe donc dans cette petite tête ? Je le sais car quand Mima est surprise elle dit également : Aïe Julianita ! mais qu’est ce qu’il se passe donc dans cette petite tête ? mais c’est un ton différent qu’elle emploie à ce moment là et je sais qu’elle est surprise et non pas gênée. Là, face à ma question, elle a dit Aïe Julianita ! mais qu’est ce qu’il se passe donc dans cette petite tête ? Mais elle n’était ni gênée, ni surprise, elle était sérieuse. Je l’ai compris à sa voix. Elle a pris mon menton dans sa main et m’a relevée doucement la tête. Puis elle a planté son regard dans le mien. Et elle a continué.
 
 Julianita, tu sais, c’est un grand bonheur pour nous toutes ma fille qu’il n’y ait pas d’hommes à la maison. C’est aussi à cause de ton salopard de grand-père. Le père de ta mère et de toutes mes filles, enfin, le père de tes tantes. Ton grand-père est le salopard qui a permis ce grand bonheur car vois-tu ma fille et tu le sais bien, ce qui advient, convient.
 
Je me suis demandé à ce moment-là si Mima allait poursuivre ou s’arrêter car tout était dit. Mais elle a continué.
 
J’avais presque ton âge quand j’ai connu ton grand-père. Il m’a plu énormément et m’a fait la cour d’une belle façon. Il m’a parlé de fleurs, de jardinier, enfin de toutes ces choses tellement fleuries que neuf mois plus tard ta mère est née. Il n’était pas là ce jour là, le jour où je suis devenue mère. Le jardinier était absent. Selon la lune, mais lui il disait que c’était selon son travail, il partait ou il revenait. Neuf mois plus tard c’est ta tante Ofelia qui est née, ton grand-père n’était pas là, mais j’étais déjà mère et j’en savais déjà plus que lui sur bien des choses. Ensuite il y a eu l’arrivée de ta tante Fina, je ne peux même pas te dire s’il était là ou pas, tu vois j’avais déjà beaucoup grandie et ainsi de suite… Je vivais avec ma mère, ton arrière grand-mère car mon papa, ton arrière grand-père, était mort avant ma naissance.
Le temps a passé et je me suis un peu desséchée, d’abord parce que ta mère et tes tantes m’avaient tétée les seins jusqu’à la dernière goutte de lait et puis j’avais trop attendu le retour du jardinier. J’étais une belle plante crois-moi mais j’avais donné trop de fleurs et sans doute mon parfum s’était-il altéré ? Enfin j’ai élevé mes filles. Seule. Ce qui advient, convient Julianita. Avec le temps j’ai su que le salopard allait jardiner d’autres fleurs, vois-tu. Tu connais ta tante Germana ? et ta tante Silvina, la pauvre, elle n’est plus là aujourd’hui. Ce sont tes tantes que je n’ai pas mises au monde. Enfin ce sont tes tantes quand même ma fille. Elles sont nées comme ta mère, comme Ofelia, comme Fina dans des maisons de femmes. Alors j’ai dit à tes tantes et à ta mère qu’elles suivent mon conseil. Qu’elles apprennent à élever leurs enfants seules sans attendre le retour d’aucun jardinier. J’ai appris à mes filles et à tes tantes à devenir des femmes libres. Certaines tu le sais se sont faites opérer après leur première grossesse. Chacune d’elles a décidé librement. C’est aussi ce que tu feras ma Julianita. Tu choisiras tes hommes mais tu choisiras aussi ta vie. Libre et toujours fleurie, regarde tes tantes comme elles sont belles ! Et ta mère ! Tu as de qui tenir ma fille, tu as reçu d’elles un bon engrais, tu es un vrai bougainvillier, avec ses fleurs mais ses épines acérées ne sont jamais loin, aïe Julianita.
 
Mima était toujours sérieuse quand elle m’a dit cela, puis elle a répété plusieurs fois que ce qui advient, convient. Que le salopard avait permis ce grand bonheur. Moi, j’avais bien compris. Je le lui ai dit doucement, Mima j’ai compris, tu sais ça fait longtemps que j’ai compris, mais dis-moi encore une chose, ton père, c’est à dire mon arrière grand-père, n’est certainement pas mort avant ta naissance, il est parti jardiner un autre jardin avant même la première récolte ?
 
 Mima a dit Aïe Juliana ! mais qu’est ce qu’il se passe donc dans cette petite tête ?
 
Mima ne m’appelle jamais Juliana. A son ton j’ai compris qu’elle était très fâchée.

0 comentarios:

LinkWithin