Tineola et Isoptera ou les amants de Baracoa

Posted: miércoles, 22 de agosto de 2012 by magali in Etiquetas:
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Oscar Nemeyer, brasil, el monstruo imperialista
La housse était trouée. Usée jusqu’à la corde elle avait fini par céder. Beatriz retourna l’oreiller pour en cacher la misère. Malheureusement l’autre côté était dans le même état : une toile usée, fine jusqu’à devenir invisible. Disparue au fil du temps, la toile avait laissé au milieu de l’oreiller un trou bordé de fils en pleine décomposition et qui laissait comprendre si besoin était encore, que la misère, une fois installée, ne fait que ronger et rogner.
Beatriz était vexée, elle attendait la visite imminente de son amant et bien qu’il soit de bon ton de montrer qu’on est une femme humble et forcément dans la nécessité de là à offrir un oreiller miteux… Non, là c’était trop. Elle avait déjà jeté cette semaine une culotte qui à force de contenir ses chairs abondantes avait elle aussi fini par ressembler à un tissu miteux, bordée d’un élastique devenu ondulant et gondolant qui ne jouait plus son rôle et faisait courir le risque de se retrouver avec une vieille chose accrochée aux chevilles, c’est à dire le cul à l’air.
Pourquoi pas ? Cette option était acceptable, ici il faisait chaud, on transpirait abondamment et une ventilation complète avec ce qu’elle signifiait de coquin n’était pas pour déplaire à Béatriz, aussi c’est avec indifférence qu’elle avait fini de déchirer la culotte pour en faire un petit essuie-tout, un petit torchon informe qui trouverait bien son utilité. Elle avait mis dans un coin, sous l’évier, le nouvel ustensile recyclé.
Mais là, c’était trop. La misère lui sautait aux yeux, elle jeta le coussin sous le lit, housse et oreiller. Merde.

Toc toc à la porte, elle allait descendre ouvrir à Tomás. Ils allaient boire un petit coup de rhum qu’il ne manquerait pas d’apporter dans son sac à dos, il connaissait sa faiblesse pour l’alcool national. Puis ils commenceraient à rire et à s’embrasser, ils monteraient les escaliers en se pinçant comme des gamins pour finir sur le lit désormais sans oreiller.
Tomás lui plaisait bien, il était assez cultivé et plein d’humour. La relation était donc satisfaisante bien que, et Beatriz le savait, elle ne mènerait à rien. Ils étaient aussi fauchés l’un que l’autre et jamais ils ne pourraient envisager le plus petit projet ensemble.
Il n’avait même pas où s’étendre à l’heure de sa mort, comme on disait ici, et elle avait le toit de la maison qui lui tombait sur la tête au sens propre. Un étai de bois soutenait la partie du toit qui s’était affaissée dangereusement après les pluies diluviennes qui s’étaient abattues sur la région chaque année en mai depuis que le pays existait et peut-être même bien avant. Deux ans déjà que le toit avait dit, basta ! Ça suffit ! j’ai besoin d’être refait. Impossible pour Beatriz d’envisager de pareils travaux, la mort à l’âme elle avait dû opter pour la solution la moins onéreuse : un étai de soutien. Chaque jour elle vérifiait d’un coup d’œil machinal que l’étai n’était pas bouffé de l’intérieur par quelque larve d’insecte, car après les pluies tropicales qui dévastaient tout, les insectes tropicaux finissaient par détruire le peu qui restait. Pas de sciure suspecte au pied de l’étai, Beatriz croisait les doigts pour se réveiller chaque jour sans avoir le toit sur la tête, de toute façon comme l’avait rassurée sa copine Sasa, il valait mieux qu’elle ne s’inquiète pas puisque dans ce cas, elle ne se réveillerait tout simplement pas. Piètre consolation. Mais Sasa avait une sagesse bien à elle, adaptée complètement à ce pays tropical où le peu que l’on avait finissait toujours par vous tomber en miette entre les mains, le jour le moins indiqué, comme il se doit.
Beatriz embrassait déjà Tomás qui mit son sac à dos sur la table de la cuisine et en sortit une petite bouteille de rhum ainsi que deux macarons. La soirée commençait très bien.
Les deux amants s’en donnaient à cœur joie sous le toit soutenu par l’étai quand Beatriz sentit que tout chavirait autour d’elle. Le lit basculait, les murs basculaient, le toit basculait. Il avait donc fini par céder. Elle se dit qu’elle mourrait nue comme un ver dans les bras de Tomás et que finalement ce dernier avait trouvé où se coucher mort. Il mourrait donc étendu dans son lit à elle. Elle n’eut pas le temps d’en rire car déjà tout était redevenu normal. La loi de la gravité s’imposait à nouveau : le toit était en haut, penché comme toujours et soutenu par un étai de bois comme toujours vertical. Que s’était-il donc passé ?
Le rire de Tomás ou plutôt le fou rire de Tomás, bien vivant. Le pauvre se dit Beatriz il n’a donc toujours pas trouvé où se coucher à l’heure de sa mort…

Ma belle, il va falloir que j’emmène ma trousse à outils, je vais être obligé de te rendre visite demain si tu veux que je retape ton sommier. Lève-toi chérie, nous allons poser le matelas au sol et je vais jeter un coup d’œil à ce foutu sommier. Encore un coup des termites. Dans ce foutu pays tout devient miteux en un clin d’œil ma chérie. C’est à désespérer d’avoir quelque chose à soi.

Beatriz pensait au coussin coincé sous le lit, Tomás allait lui demander ce qu’il faisait là et il verrait ce qu’elle avait voulu cacher. Sans compter le sommier en morceaux. Elle se dit qu’il lui faudrait multiplier les amants et suivre les conseils de Sasa car un peu de rhum et un macaron ne suffisaient vraiment plus.

C’est en ramassant l’oreiller que la situation lui devint évidente : Tomás avait raison c’était à désespérer d’avoir quelque chose à soi.

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