Tropique du cancer

Posted: miércoles, 11 de abril de 2012 by magali in Etiquetas:
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eddy ochoa (pintor cubano), la reina de la sabana
Je ne suis jamais molestée pendant le trajet à pied de la maison à l’arrêt de bus. A l’heure de l’embauche la rue est encore relativement fraîche, les pieds sont légers, libres de poussière. Un halo agréable de savonnette et déodorant accompagne les passants. Les travailleurs concentrés sur la journée à venir ou tout simplement à peine sortis de leur nuit  passent sans se voir. Les poules caquettent énergiquement sur les terrasses ou dans les arrière cours. Mes bruits quotidiens.

Les vendeurs de rue sont déjà là, sur un carton hâtif reposent les bananes par petits groupes de trois ou cinq. Je les mets dans mon sac à l’intérieur du plastique qui protège de leur contact doux et collant mon porte-monnaie, mon agenda et mon stylo. Mais elles sont bien fermes et sentent à peine. Il est encore tôt.

Je grimpe dans le bus, la queue est courte. Les à coups du trajet jusqu’à mon arrêt, j’ai une place assise. Je ne suis jamais molestée pendant le trajet à pied de l’arrêt de bus à mon travail. Les étudiants sont là par petits groupes, somnolents, leur cahier sous le bras. Hola Profe.

 Je ne sais jamais à quelle heure exactement je sens la chaleur qui étouffe. Quand je la sens il est déjà trop tard pour savoir depuis quand cela a commencé. Je me rends compte aussi que j’ai déjà les pieds lourds, l’odeur de mon déodorant est relative et dans mon sac les petites bananes sont molles et exhalent leur arôme entêtant à moitié écœurant, comme si elles étaient déjà blettes et passées. Depuis les persiennes de la fenêtre l’air est épais plein de particules et silencieux. Les basses cours se sont tues à l’abri du soleil.

Les groupes s’enchaînent. Hola Profe.

La lumière au dehors est insupportable. Les salles de cours paraissent obscures et vieilles depuis l’extérieur mais il y règne une certaine fraîcheur et on s’y sent bien. Les élèves écrivent au crayon sur leur unique cahier. Exercice : Ecrivez une lettre à un ami qui est resté à Cuba alors que vous êtes à Paris. La tour Eiffel, les Champs Elysées, la Seine, les bateaux mouche, la gastronomie, la mode, les parfums... Liberté, égalité, fraternité.

Pendant le déjeuner je m’assois sous le auvent avec les autres, je sors mes bananes qui sont déjà à moitié pourries, l’écorce s’est ouverte, la pulpe colle sur mes doigts. J’achète un sandwich à la mayonnaise à la cafétéria et je termine par un café serré et sucré, quelques gorgées suffisent à ranimer un mort de la torpeur tropicale. Une cigarette à la feuille de canne, j’en aspire le tabac doux tandis que le papier sucré stimule mes papilles.

L’après-midi commence et un orage tropical éclate. Les trombes d’eau s’abattent sur le toit et glissent le long des fenêtres. Je n’entends plus rien, je fais silence et regarde mes élèves. Ils sont là imperturbables, le bruit assourdissant de l’eau sauvage qui tombe du ciel ne les gêne en rien. Ils n’ont même  pas levé la tête, ils sont penchés sur leur cahier d’exercices. Je comprends qu’il n’y a rien d’anormal. Alors, juste un orage. Déjà l’odeur d’humus monte du sol et envahit la salle. Une fraîcheur nouvelle nous submerge et nous ravive.

Sur le chemin du retour je contourne les flaques, des ruisseaux puissants coulent le long des trottoirs, la ville brille et goutte, gonflée d’eau. J’entends les feuilles tropicales dures et immenses croître de quelques centimètres.

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