Laisse-moi te raconter des images

Posted: domingo, 4 de marzo de 2012 by magali in Etiquetas:
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raul cordero, 11 diferencias 1 y 2, 1998
PHOTO 1. PLAN ITALIEN INTERIEUR DE LA SALLE DES MARIAGES DU TRIBUNAL INTERNATIONAL DE SANTIAGO DE CUBA. Les mariés posent seuls devant un miroir. Bijou colonial au cadre sculpté en bois d’acajou sombre. On voit leur reflet de dos dans le miroir. Sur la photo Yotuel, de profil, regarde la mariée avec tendresse, il la tient par le cou comme un petit oiseau serré contre lui. Qu’elle est jolie ! Yotuel regarde la petite poupée qu’il a dans les bras, sa femme depuis sept ans jour pour jour. La mariée, de face, regarde l’objectif.
Où regardais-tu pendant que je te donnais un baiser ? Tu ne me regardais même pas, moi je te dévorais des yeux.
 PHOTO 2. PLAN DE DEMI ENSEMBLE INTERIEUR SALLE DES MARIAGES. Les mariés sont assis dans de gros fauteuils de style colonial en bois d’acajou de couleur sombre, assises et dossiers revêtus de velours rouge. Ils sont face à l’avocate qui les marie, assise de l’autre côté d’un énorme bureau en bois d’acajou également. Ils écoutent attentivement son discours. Debout à leur droite, Marcelo, ami et témoin du marié. Derrière eux on aperçoit en partie seulement un secrétaire à vitrine et le bord du miroir. Bois d’acajou sombre pour l’ensemble du mobilier.
Marcelo n’a pas changé. Quel poseur ! On dirait un vrai garde du corps. Les photos sont sombres, tu ne trouves pas ?
 PHOTO 4. PLAN RAPPROCHÉ POITRINE. Les mariés sont assis face à l’avocate. La mariée est penchée sur le document qu’elle signe.
Tu signes encore ? C’est la même photo ? Mais non, alors combien de fois as-tu signé ? Sans doute était-ce le chèque ? Quelle honte ! Faire payer les étrangers qui se marient aux cubains, autant nous vendre sur la place aux esclaves en échange de quelques devises, d’ailleurs tu n’as pas l’air de très bien savoir quoi faire. Je te trouve un air un peu perdu, un peu lointain…
 PHOTO 5. PLAN DE DEMI ENSEMBLE. Les mariés sont assis face à l’avocate, autour d’eux les témoins sont debout. Deux témoins de chaque côté des mariés. Quatre au total. Au fond une peinture de Modesto Montero dans un cadre couleur acier.
Finalement à part toi qui est jolie comme un cœur, regarde-nous ! Tous aussi moches les uns que les autres, à commencer par moi. Toutes ces photos sont grises et sombres.
 PHOTO 7. PLAN MOYEN EXTERIEUR. Les mariés posent avec leurs témoins sur le perron du Tribunal International. Au second plan à droite, normalement hors champs, Armandito le conjoint du témoin de la mariée. 
Les témoins ont tous grossi, Armandito a dû prendre au moins quinze kilos. Qu’est ce qu’il fait avec nos sacs autour du cou pendant qu’on prend la photo ? Il devait craindre qu’on nous les vole.
PHOTO 8. PLAN MOYEN EXTERIEUR. Les mariés posent sur le perron du Tribunal Internatonal avec leurs témoins et les conjoints de ces derniers. Armandito tient dans les bras son benjamin de 4 ans.
Regarde le pantalon du petit, ce pantalon est plus grand que lui !
PHOTOS 11 et 12. PLAN ITALIEN. INTERIEUR CHEZ LE MARIÉ. Les mariés posent dans la cuisine avec la famille du marié. D’abord avec la mère et la grand-mère du marié, puis avec sa sœur et sa nièce.
Deux photos seulement avec ma famille, ma mère, ma grand-mère, ma sœur et les kikis jaunes de ma nièce, c’était encore une enfant. La maison semble vieille, regarde la couleur défraîchie de la peinture.
PHOTO 13. PLAN RAPPROCHÉ POITRINE. INTERIEUR. DANS LE SALON, CHEZ LE MARIÉ.  Les mariés posent avec quelques amis, ils tiennent tous un verre à la main et se penchent en avant afin que leur visage soit cadré. L’objectif focalise sur les verres qui se rejoignent au centre de la photo tandis que les visages forment une auréole.
Et l’ex de Julián avec sa moustache, regarde-la ! Et là c’est Carola qui n’est plus avec Marcelo ! Les invités sont moches, mal fagotés. Même les verres sont en plastique.
PHOTO 14. PLAN RAPPROCHÉ TAILLE. Les mariés posent avec la marraine du marié. Tous les visages s’inclinent vers elle, elle se trouve à la droite du marié.
Et celui-là ? On dirait un gamin, je me demande encore quelle idée a eu ma marraine de nous emmener ce gars le jour de notre mariage.
PHOTO 17. PLAN RAPPROCHÉ POITRINE. Les mariés posent assis un verre à la main, le marié tient la mariée par les épaules. De face, ils regardent l’objectif.
La photo manque de lumière, je me demande à quoi pensait Elizardo ? Regarde, je fais la grimace et tu as les yeux fermés, à croire qu’Elizardo en avait marre de prendre des photos ce jour-là.
Yotuel, s’il te plait, arrête de regarder les photos, c’est mieux. Moi je les aime nos photos, elles me plaisent énormément. Pour moi rien n’a changé en sept ans. Ni les gens, ni leurs lubies, ni la maison, seuls les enfants ont grandi bien sûr ! Non, en fait c’est ton regard qui a changé depuis que tu vis ici.
Photographie : du grec photo : qui procède de la lumière, qui utilise la lumière et du grec graphie qui écrit, qui aboutit à une image. La lumière brille dans les yeux des mariés et de leurs invités, ainsi que dans les yeux de la famille du marié. Elle n’est pas là où on l’attend. L’histoire non plus n’est pas où on l’attend. D’ailleurs les photos font naître une ultime photo, celle qui n’a jamais été prise. Yotuel pense à leur arrivée au Tribunal International dans cette immense limousine vert pomme. Trois rangées de sièges, six portières, un chauffeur, les mariés, quatre témoins et leurs conjoints, onze personnes au total. Depuis sept ans à chaque retour chez lui il a cherché en vain cette belle limousine dans les rues de sa ville. Vendue ? Désossée ? Sans aucun doute son regard a changé. Ce n’est pas faux. Yotuel ferme l’album.  Et puis l’idée de regarder l’album de photos du mariage n’était pas de lui.

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