Les secondes d’arrêt devant la table du Général

Posted: viernes, 3 de febrero de 2012 by magali in Etiquetas:
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Manuel Mendive Hoyo, La Habana
Silvio s’affairait à construire une nouvelle Yalili, son œuvre éphémère, une de plus. Une performance qui durerait le temps d’un passage chronométré, parfaitement synchronisé au milieu des invités de choix qui assistaient à la réception. Il disposait d’un plan du salon où figuraient l’emplacement des tables, de l’orchestre, il avait dessiné le parcours exact de Yalili. Elle tenait la feuille entre ses mains, son unique travail consistait à mémoriser le passage qu’elle allait effectuer d’ici quelques minutes maintenant. Ils avaient compté le nombre exact de pas qui devait lui permettre de traverser le salon, les secondes d’arrêt devant la table du Général, ce serait l’arrêt le plus long bien sûr mais avant lui deux pauses devant deux autres tables où seraient installés les invités d’honneur. Aucun nom ne figurait, seulement un point rouge devant chaque emplacement stratégique. Yalili n’aurait qu’à compter ses pas et ses temps de pauses.

Silvio lui avait lissé les cheveux qu’elle avait longs et épais comme un jardin tropical. Ils lui couvraient le visage et les seins et lui descendaient jusqu’au milieu des cuisses. Yalili était nue et sur son corps plusieurs plasticiens avaient peint à même sa peau donnant ainsi l’illusion d’un vêtement étrangement réel. Debout, nue sous la peinture, ses cheveux autour d’elle, Yalili attendait patiemment que les artistes finissent leur oeuvre. Ses chaussures étaient très hautes, elle devrait marcher les bras le long du corps sans aucun geste. Dans chaque main elle tiendrait délicatement un zunzuncito, un colibri-abeille vivant, qu’elle laisserait échapper devant la table du Général, l’oiseau saupoudré de paillettes dorées provoquerait ainsi un rayon de soleil dès lors qu’il déploierait ses ailes minuscules en 80 battements-seconde. Les paillettes étaient délicatement parfumées et plusieurs perchoirs gorgés de sucre attireraient immanquablement les oiseaux-mouches qui s’y réfugieraient dessinant un trait astral entre les lustres de baccarat.

Un brouhaha familier dans ce pays de conteurs et de musiciens accueillit l’entrée de Yalili qui commença à compter consciencieusement ses pas. Un, deux, trois, quatre, cinq, six… Ses cheveux formaient une ombrelle autour d’elle jusqu’à mi corps, chaque mèche en avait été délicatement lissée, amidonnée et peinte. Un silence improbable dans ce pays de conteurs et de musiciens se fit entendre. Yalili sut qu’en cet instant elle avait le pouvoir. Huit secondes seulement s’étaient écoulées et elle avait prit le pouvoir. Dix, onze, douze… Compter jusqu’à 20 pour une première pause de 10 secondes. Elle perçut quelques mots murmurés dans un souffle Goddess, realy. Des étrangers : le premier point rouge sur sa feuille. Quatre, cinq, six, sept... A un bruit de verre cristallin elle sut qu’une coupe était tombée. Huit, neuf, dix. Elle reprit sa marche pour 30 pas chaloupés avant sa deuxième pause. Un raclement de gorge masculin, Yalili immobile devant l’homme anonyme qui respirait mal, le souffle coupé, les yeux rivés sur cette créature puissante et diabolique qui lui faisait face masquée et pourtant totalement dévoilée. Sept, huit, neuf, dix. Yalili s’avança aveugle toujours en ligne droite vers la table du Général. Illuminée par un projecteur, onze, douze, treize, quatorze, ses jambes infinies, dix-sept, dix-huit, ses bras délicats et ses poings fermés, vingt et un, vingt-deux, vingt-trois. A trente elle ouvrit délicatement les mains libérant les oiseaux mouches. Un murmure général envahit le salon. Etonnement, enchantement. Elle devait maintenant faire demi-tour lentement. Un frôlement qui ne faisait pas partie du scénario, un papier introduit rapidement dans la paume de sa main. Yalili s’obstinait à compter ses pas, ne pas perdre le contrôle, compter sans relâche si elle ne voulait pas courir à la catastrophe. Avait-on oublié qu’elle n’y voyait pas ? Déjà dix, onze pas, que faire du papier ? Plus que trente-neuf pas pour en finir, sortir, quitter le salon. Laisser tomber négligemment le billet ou l’emporter et le lire ? vingt-huit, vingt-neuf, trente… Le silence était moins épais, des chuchotements, des messes basses agitaient les invités. Un tambour retentit accompagnant les ultimes pas de la princesse jusqu’à sa sortie triomphale. Les applaudissements retentissaient, bravo, bravo, bravo, Silvio lui prit la main. Chérie ! bravo ! Tu les entends ? Tu es une magicienne.

Silvio relevait les cheveux qui cachaient le visage de Yalili, il vit ses grands yeux étonnés et elle ouvrit la main serrée sur le billet qu’on lui avait glissé furtivement lors de sa performance : Cinq billets de 100 dollars pliés minutieusement et sur lesquels brillaient des restes de paillettes parfumées trônaient maintenant dans la main de Silvio. C’est quoi ces billets, Yalili ? Merde alors !

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