Le poids des bagages

Posted: lunes, 19 de diciembre de 2011 by magali in Etiquetas:
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Esterio Segura, aeropuerto
Le billet stipulait le poids du bagage : 23 kilos, pas un de plus.
Plusieurs mois déjà que Andrés ne fermait pas vraiment l’œil. Récapituler les cadeaux achetés, les manquants… Récapituler la liste d’effets personnels indispensables puis recommencer avec les cadeaux. Il ne pourrait froisser personne, ni sa mère, ni ses frères, ni ses belle-sœurs, ni ses amis, ni même ses plus proches voisins. Il ne pourrait pas avoir l’air d’un globe-trotteur dans le style vieux jeans, T shirt délavé et baskets usées. Il faudrait qu’il donne l’impression de son bonheur et de sa réussite. Oui. Il se souvenait des moqueries que lui-même et ses amis, mais il n’avait pas encore quitté l’île, réservaient aux touristes. Des pouilleux qui n’avaient personne à qui donner à laver leur linge sale, des pauvrets avec un sac à dos rempli d’habits puants alors qu’ils avaient en poche assez d’argent pour acheter cash un lave-linge et offrir ce rêve inaccessible à n’importe qui. Immédiatement. Non vraiment ! Quel plaisir pouvait-il y avoir à marcher sous le soleil, attendre un bus avec un ballot d’effets personnels aux couleurs douteuses. Ils imaginaient plutôt leurs vacances dans un hôtel confortable avec bar-restaurant, piscine privée, plage, magasins exclusifs et service de blanchisserie. Le jour où ils pourraient…

Andrés se remémorait cela et savait bien qu’il ne pourrait pas avoir l’air d’un globe-trotteur. Non. Chemises impeccables, pantalons de lin, chaussures vernies, sandales de cuir, à la mode cubaine. Mais les chaussures chacun sait que ça pèse lourd et que ça prend beaucoup de place dans un bagage, surtout quand on chausse du 46 et qu’on a seulement droit à 23 kilos, pas un de plus. Il faudrait peut-être choisir entre une paire légère de tennis de marque et les chaussures… surtout s’il voulait amener à sa mère plusieurs paires de nu-pieds vraiment pas chers et tellement jolis.

Il verrait… Il faudrait peser encore une fois.

Autour de lui ses compatriotes exilés se montraient heureux de ce départ, comme si par personne interposée ils voyageaient aussi. Le téléphone sonnait plus souvent que d’habitude, les visites se multipliaient. Les discussions portaient invariablement sur les bagages. Le premier à oser fut Gregorio. Il voudrait faire passer à sa famille quelques boites de médicaments ; aussitôt Daisy lui emboîta le pas. Elle voudrait faire passer à sa grand-mère un tensiomètre, tout petit petit… Andrés pensait à nouveau à ses chaussures, ses vestes et pantalons en lin, son nécessaire de toilette. Il faudrait qu’il se parfume et offre des parfums. Le parfum n’est-il pas un symbole français ? Comment arriver de France sans parfums ? Oui. C’était évident quand même ! Tandis que Daisy expliquait les détails de la maladie de sa grand-mère, il n’écoutait plus, il pesait mentalement ses bagages. Chacun connaissait la situation de Gregorio, il avait repris la parole, je ne peux pas rentrer au pays pour l’instant, vous savez bien que ma situation est compliquée. Ma famille réclame des médicaments. Andrés choisissait mentalement les chemises impeccables, pantalons de lin, chaussures vernies. Il disait oui, oui, je verrais ce que je peux faire. Il accumula dans un coin du salon les paquets en attente. Le billet stipulait le poids du bagage : toujours 23 kilos, pas un de plus. Andrés ne fermait plus l’œil. Dire oui ? Dire non ? Il ne pourrait froisser personne. Récapituler les cadeaux achetés, les manquants… Il ne pourrait pas avoir l’air d’un globe-trotteur. Comment arriver de France sans parfums ? Il verrait. Le téléphone sonnait de plus en plus souvent.

Cette nuit-là Andrès fit un rêve, il imagina des vacances dans un hôtel confortable avec bar-restaurant, piscine privée, plage, magasins exclusifs et service de blanchisserie…

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