Il portait toujours une paire de lunettes noires

Posted: martes, 13 de septiembre de 2011 by magali in Etiquetas:
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Yalili marcha à la suite des combattants de la Révolution, comme par miracle ils étaient toujours aussi nombreux devant la Tribune présidée par le Général, premier secrétaire du comité central du parti, président des conseils d’état et des ministres accompagné du premier secrétaire du parti de la province de Santiago de Cuba. Cela ne faisait que deux hommes mais quels hommes !

Yalili portait sur le haut du crane, sous un chignon imposant, un immense bonnet phrygien où brillait l’étoile blanche. Silvio avait lâché plusieurs mèches de cheveux et selon sa technique mise à l’épreuve de nombreuses fois en trois années il y accrocha à l’aide d’un fil de fer enduit de glue, le palmier royal, la fleur de mariposa blanca, et le tocororo. Ce dernier, vivant, avait le plumage enduit de laque transparente. L’oiseau ainsi prisonnier ne pouvait battre des ailes et son plumage scintillait de mille éclats obligeant le général à cligner plusieurs fois des yeux. Bien sûr personne ne s’en rendait compte car il portait toujours une paire de lunettes noires. Le corps nu de Yalili était drapé d’une étole de trois bandes bleues et deux bandes blanches qui lui cachait seulement la moitié des seins et les hanches. Le peintre un peu affolé devant le résultat de sa création patriotique à couper le souffle se dit qu’il fallait être prudent, nul ne pouvait présager de rien en ces temps où se mêlaient sans cesse les intérêts nationaux et internationaux.

Aussi après plusieurs nuits d’insomnie il décida de parer les chevilles, les poignets, les biceps, le cou et la taille de Yalili, un peu comme une Shakira cubaine. Il façonna plusieurs représentations du Granma en céramique qu’il sertit de pierres semi précieuses qu’il monta sur une cordelette afin d’obtenir un collier, des bracelets de poignets et chevilles, une ceinture. Pour les biceps il utilisa un ruban de cuir qu’il attacha autour des muscles délicats et bien dessinés de Yalili, un à chaque bras, les Granma de céramique étaient nombreux et pesaient lourd.

Ensuite toujours soucieux de plaire, l’artiste avait peint sur deux bandes de soie blanche les noms de tous les héros de la patrie depuis les guerres de 1868 jusqu’à la Révolution. On pouvait y lire : Carlos Manuel, Francisco Vicente, Pedro, Vicente, Salvador, Ignacio, Antonio, Calixto, Quintín, JOSÉ JOSÉ JOSÉ JOSÉ JOSÉ (ce dernier ayant beaucoup d’importance) Julio Antonio, et enfin Camilo, Ernesto, Frank… puis en lettres plus noires : Fidel et Raúl, répétées à l’infini…

Yalili les poings levés et fermés sur chaque bande de soie n’avait émis qu’une objection : que figurent aussi les noms de Vilma, Haydée et Celia ! alors seulement elle empoignerait les banderoles. L’artiste s’inclina devant ce caprice féminin. Lui-même se savait capricieux car il avait un penchant bien affiché pour certains hommes. L’œuvre était réalisée et il hésita longuement au moment de la signer. Il finit par apposer en lettres minuscules à la fin de chacune des deux bandes de soie ses initiales : AS. Il n’osa pas écrire son nom en entier. Par discrétion mais aussi se dit-il par prudence en ces temps un peu troubles.

L’acte fut grandiose. Le général, premier secrétaire du comité central du parti, président des conseils d’état et des ministres accompagné du premier secrétaire du parti de la province semblaient satisfaits. Ils levèrent le bras plusieurs fois et prirent la parole comme convenu.

La mère de Yalili regardait le défilé à la télévision. Assise dans son fauteuil à bascule, les fesses bien calées elle ne quitta pas l’écran des yeux un seul instant ni même pendant le discours du général, premier secrétaire du comité central du parti, président des conseils d’état et des ministres puis celui du premier secrétaire du parti de la province. Cela prit des heures mais il lui sembla que les discours duraient moins qu’autrefois.

Yalili arriva épuisée tard dans la nuit. Silvio et le peintre avaient mis longtemps avant de se décider à détruire l’œuvre, ils auraient voulu entraîner Yalili dans une soirée où les attendaient quelques amis intimes, elle refusa carrément. Qu’on lui enlève ses chaînes ! sa toque ! ce tocororo mort maintenant qui ne tarderait pas à sentir mauvais ! Les deux hommes s’exécutèrent après avoir pris de nombreuses photos. C’était une performance vraiment très réussie et ils s’auto remerciaient, s’auto félicitaient, oubliant Yalili qui ne pensait qu’à rentrer dormir chez elle. Il lui faudrait procéder encore et encore au cérémonial privé de coiffage : les cheveux roulés patiemment autour du crane, mèche après mèche, puis serrés dans un grand drap, Yalili ressemblerait alors à une tulipe dont la tête dodelinait sur un corps svelte. Une grosse sucette ronde sur son bâton de plastique.

Le lendemain matin une voiture banalisée de la sécurité d’Etat s’arrêta devant sa porte... ( à suivre)

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