Le doux chant des sirènes

Posted: miércoles, 16 de febrero de 2011 by magali in Etiquetas:
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Sur le bas côté Gioconda attend un improbable transport. La voiture qui s’avance est pour elle, le touriste au volant doit avoir la soixantaine, les barbillons chenus. Il l’invite à prendre place.
« Où allez-vous ? »

Elle sait qu’elle a 15 minutes pour le ferrer, lui faire entrer l’hameçon dans le palais. Elle récapitule mentalement et vérifie ses appâts : 27 ans, un sourire bien à elle.
« Par là, oui, j’habite dans cette direction. Merci ».

A première vue c’est une espèce exotique et solitaire, il n’a pas l’air agressif. La voiture démarre. Gioconda sort une photo de sa sacoche. Il lui faut atteindre son coup.

« Lui ici, c’est mon fils, encore un bébé. Et là, c’est moi, j’avais 17 ans, c’était l’année du bac. Cette photo ne représente pas une mère et son fils mais beaucoup plus que ça. C’est la fin de mes études, le moment qui met un terme à mes projets. C’est aussi le commencement d’un enfermement dans un village minuscule, vous allez voir, une campagne profonde, loin de tout, loin de la ville. Je n’ai plus bougé de là, chez mes parents. Ils m’ont aidée à assurer les dépenses, certes réduites, pour mon fils et pour moi-même. »

Il a les nageoires qui palpitent, sa bouche s’ouvre en forme de O silencieux. Gioconda poursuit et donne un peu de mou sinon le fil pourrait se rompre d’un coup sec.

« Maintenant mon fils a dix ans ! Je ne vais pas souvent en ville car nous manquons de transport et le taxi est beaucoup trop cher mais il y a des exceptions, la preuve ! Je viens de m’inscrire à une formation et je vais pouvoir apprendre un métier qui offre de nombreuses perspectives d’avenir. Voilà ! J’aurai accès au travail, j’aurai une carrière et qui sait ? Ma vie va sûrement changer, en mieux bien sûr. »

Il est apaisé semble-t-il. Les opercules de ses ouïes sont déployés au maximum. Ses branchies sont bien ouvertes.

« Vous me donnez l’occasion d’une précieuse économie, j’aurais dépensé environ 40 pesos, que je n’ai pas, évidemment. Une mère célibataire n’a pas les moyens de s’offrir ce genre de luxe. Ni celui-ci ni aucun autre. Dans mon cas le passage par la case matrimoniale n’a même pas eu lieu. Aussitôt enceinte, j’étais seule. Je suis mère et père à la fois. C’est mieux ainsi, vous savez les hommes cubains sont des ordures, excusez-moi, cela peut paraître bien sévère mais quand ils ne sont pas infidèles, ils sont violents. »

Il est là, accroché. Il émet des signaux électroluminescents. Deux photophores. Il ouvre et referme sa gueule en un cinquantième de seconde. Quelle puissance ! Gioconda ignore encore s’il sera une prise accessoire et rejeté mort ou moribond par-dessus bord.
Ah ! le doux chant des sirènes...

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