Singe quoique vêtu de soie (ou l'héritage espagnol)

Posted: domingo, 14 de noviembre de 2010 by magali in Etiquetas:
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Carlos Acosta, danseur cubain
A 14 ans, Esteban aimait toujours la danse classique, il ne ratait aucun cours et ne vivait que pour sa passion. Son père l'observait sans vergogne depuis ses 11 ans afin de déceler en lui toute présence de caractéristiques « féminines ». Comment un garçon « normal » aurait-il pu s'y entendre en ballet ? Malgré une surveillance sans égard pour la vie d'Esteban, son père, pas plus qu'aucun autre membre de la famille complice ou soumis aux dictats paternels, ne put jamais rien déceler de « louche » chez le garçon. Esteban était bel et bien un mâle. D'ailleurs il avait une copine danseuse et vraiment très jolie, une voix virile, une démarche masculine quoique souple, un grand corps musclé quoique svelte. Enfin il s'habillait comme un vrai garçon et ne passait dans la salle de bain que le temps nécessaire. Son père avait alors insisté dès lors qu'une représentation de danse traditionnelle afro-cubaine était donnée pour qu'ils y assistent ensemble. "Mon garçon, viens avec moi, accompagne-moi mon garçon, ce sont les nôtres, tu vois ? Nos racines sont là".

Il jouait sa dernière carte. Depuis que son fils était adolescent il avait refusé de le voir danser. Toute la famille y allait mais pas le père car il jugeait cela indigne d'un homme. Un « vrai » homme peut-il passer son temps à reluquer des danseurs en justaucorps ? C'est pourquoi il vantait les mérites et les capacités de tous ces garçons virils aux torses dénudés qui exécutaient sans équivoques les gestes traditionnels des leurs, de ceux de leur couleur : semences, coupe de la canne, récoltes, pêche, chasse, combats guerriers, séduction et hommages aux Orishas. Esteban approuvait l'engouement de son père mais rien ne le décidait à changer de section. Même ses professeurs n'y étaient pas parvenu lorsque plus petit, ils lui avaient parfois demandé de remplacer un camarade dans la section folklorique pour le bien de l'école... Esteban l'avait toujours fait de bonne grâce mais était revenu aussitôt à sa place dans le ballet.

Les années avaient passé, les copines s'étaient succédées, seul le ballet était resté. Puis Esteban avait intégré l'école de danse la plus prestigieuse de la capitale. Au prix d'heures de travail, de bien des sacrifices et d'entraînements incessants il avait réussi tous les examens. Il côtoyait désormais les meilleurs professeurs, danseurs et chorégraphes du pays. Il sortait peu, ne buvait ni ne fumait. Cela chagrinait encore un peu son père qui lui proposait souvent une gorgée de rhum ou une cigarette sous prétexte de complicité avec son fils. "Mon garçon, tiens, bois avec moi, accompagne-moi mon garçon." Esteban l'avait rassuré de nombreuses fois, il lui avait parlé de sa « vocation ». Le père d'abord sceptique l'avait pourtant laissé faire et un jour il décida de le voir danser, sans doute lui serait-il plus facile ensuite de le convaincre que non, "mon garçon c'est pas pour toi, c'est pas nous, ces froufrous, ces soies moirées, ces chaussons ridicules. Non, mon garçon." Il imaginait qu'il aurait beaucoup d'arguments et s'installa au fond de la salle de spectacle. Ce qu'il vit le laissa pantois, ébloui. Il se pencha plusieurs fois vers son voisin pour lui dire "C'est mon garçon, oui, c'est mon garçon !" Dès lors il assistait de plus en plus souvent aux répétitions et ne craignait plus qu'on le voit au théâtre ni que cela remette en question sa propre virilité. Sur scène Esteban n'avait jamais l'air d'un garçon féminin ou efféminé mais plutôt d'une espèce de félin puissant, agile, souple et viril, et même, au grand étonnement de son père, très viril. Un vrai guerrier, un vrai mâle porteur de toute la testostérone de sa lignée, un vrai danseur.

Pourtant aujourd'hui le père était chagriné, quelque chose qu'il feignait d'ignorer et que son fils lui avait fait redécouvrir, un peu comme si une cicatrice très vieille, une blessure familiale portée de génération en génération s'était ouverte une fois encore. Cela avait commencé lorsque Esteban s'était plaint des rôles qu'on lui faisait danser. Il n'avait aucun rôle de soliste, mais mettait en valeur celui-ci par sa force physique et ses performances en matière de jetés, de pirouettes et de portés. Esteban excellait pourtant dans tous les morceaux de bravoure mais aucun maître de ballet n'acceptait de lui confier le rôle de premier danseur, encore moins celui de danseur étoile. Esteban savait qu'il en avait les capacités. Il avait eu de petites altercations avec Rey son maître de ballet, puis les altercations s'étaient transformées en disputes. Il s'était rendu à l'évidence : il ne décrocherait jamais le rôle convoité, sa carrière, certes brillante et honorable, n'évoluerait sans doute plus guère. Il avait alors cessé de s'opposer à Rey et comme s'il avait reçu un coup de fouet, une cicatrice s'était ouverte en lui. Il redoublait d'efforts à chaque entraînement et ses prestations étaient toujours très applaudies. La presse lui avait consacré quelques articles. On pouvait y lire l'étonnement que sa personne soulevait chez les journalistes : pourquoi n'avait-il pas choisi la danse folklorique ? Il était atypique, un noir en danse classique... Rien sur son style, rien sur son travail, rien que des cancans...

En 1995 le ballet national d'Angleterre fit appel à lui, le contrat était juteux, l'école s'en pourlécha les doigts d'avance. Il fallait sans cesse rénover les bâtiments, les parquets, acheter de nouveaux costumes, bref, il aiderait ainsi le pays, l'école, les camarades. La période spéciale imposait ses lois.

"Mon garçon, c'est ta chance et tu dois la saisir, le jour est venu, aujourd'hui c'est à mon tour de t'accompagner, alors je te dis : vas-y, fonce ! Montre au monde entier ce dont nous sommes capables. Porte notre couleur sur la scène des plus grands théâtres et opéras du monde mon garçon."

Esteban est parti et à l'aéroport son bagage est tout petit mais il pèse très très lourd.




Mono aunque lo vistan de seda (Singe quoique vêtu de soie) , Reynaldo Pagán, peintre cubain
 


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