Le monstre du Mambo

Posted: lunes, 23 de agosto de 2010 by magali in Etiquetas:
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Le touriste regarde fasciné l'homme assis à la table voisine. Il est vêtu comme un crooner américain : costume trois pièces, chaussures blanches, mais ici à Santiago de Cuba, sous les tropiques, en plein été 2009. C'est véritablement incroyable. Accompagné de ses « amies » de trois générations différentes : l'amante, la mère de l'amante et la petite soeur de l'amante qui dévorent chacune une magnifique cuisse de poulet en buvant une boisson gazeuse sucrée dont la marque ne lui dit rien, le touriste en perd de vue que dans l'histoire le charmeur c'était plutôt lui au départ. Il en oublie même son verre de rhum qu'il sirotait jusque là, à l'ombre, bien installé à la terrasse de cette caféteria. Parcequ'il faut bien reconnaître que niveau conversation « ses amies » sont plutôt limitées, et lui son espagnol n'est pas vraiment au point non plus. Non vraiment ce personnage est surprenant ! Depuis dix jours qu'il est à Cuba il a croisé un tas de gens qui n'ont eu cesse de l'étonner et l'on souvent laissé pantois. Mais là ! Ce bâton posé contre le bord de la table, ce chapeau qui repose délicatement sur un foulard ouvert. Et puis la dégaine ! La dégaine ! Il cherche à croiser son regard, en vain. Les cocottes ont fini leur déjeuner-goûter, il va falloir partir, elles n'ont pas que ça à faire manger du poulet ou bien il va falloir qu'il paye à nouveau... Bon, c'est d'accord on y va. Il se lève lentement et sans l'avoir décidé, spontanément, il aborde l'homme qui déguste une glace, concentré, indifférent à son entourage.

- ¡ Hola amigo !
L'homme le regarde étonné.
-Je ne suis pas votre ami et je ne vous connais même pas.
-Amigo, muy bueno, bueno ! Dit le touriste d'un ton enjoué en s'avançant la main tendue.
-Je ne vous connais pas et je ne veux pas vous parler. Rétorque l'homme, en lui jetant un dernier regard par dessus l'épaule, ignorant la main tendue et continuant à savourer sa glace.
-Moi aussi. Termine le touriste confondant en espagnol aussi et non plus. Son espagnol est récent, il l'a appris rapidement avant de décider du voyage à Cuba et la confusion de la situation le fait confondre davantage. Désappointé, il tourne les talons et emboîte le pas aux femmes.

C'est pas vrai ! Bon débarras ! Dégage scorie ! J'ai pas besoin de tes dollars - Marmonne l'homme avant d'enfourner une nouvelle cuillerée de sa glace.

Chaque matin en entendant Benigno pester contre les touristes Delia sait qu'il est déjà onze heures, qu'il se prépare à partir muni de son bâton, vêtu de son costume trois pièces, chemise propre, amidonée, chaussures blanches, invariablement blanches. Il part rejoindre un parc, une terrasse d'hôtel selon son inspiration. Il y chante le repértoire de son idôle, Benny Moré. Delia s'était demandée quelle était l'explication ? Etait-ce le hasard des prénoms, Benigno, Beni, Benny... En cette période de vaches maigres, et ce n'est pas un euphémisme, ils n'ont eux aussi que les os et la peau, elle n'a plus le temps de cogiter. Les dollars glanés ici ou là grâce au repertoire du monstre du mambo, héros national, sont vitaux. Pourtant Benigno y va à contre coeur. Il lui déplait de devoir chanter ces chansons, pour lui sacrées, à des oreilles blanches ensablées, éméchées, amusées et parfois apitoyées. Que peut bien comprendre un européen au son du mambo ? Autant chanter dans un désert, ah ! Si ce n'était pas le besoin, ces foutus dollars... Y en a marre ! Pourtant il part chaque jour affronter les regards des non initiés qui le trouvent tellement folklorique ou qui, subitement touchés par un air vaguement connu lui laisseront quelques pièces. Il chante avec passion le repértoire de son maître. Il ignore les touristes qui improvisent parfois une danse cahotique mélange de rock-salsa et de je ne sais quoi, des canards, des boiteux. Il ignore les touristes qui le prennent en photo, il ne sourit jamais, il chante, il ramasse son argent et s'en va ou attend qu'eux s'en aillent. Il ignore les inspirés qui s'approchent de lui et font mine de lui passer le bras sur l'épaule. Souvent un seul regard tout en chantant les en dissuade.

Beni doit compter avec la bonne volonté des policiers qui veillent au grain autour des endroits touristiques et celle des hôteliers qui lui ordonnent parfois de déguerpir d'ici. Tu ne vois pas que tu fatigues les clients ! Beni se demande comment peut-on être fatigué d'entendre quelque chose de beau et de savoureux ? Quelle tristesse ! C'est plutôt lui qui devrait se sentir fatigué, dans son complet trois pièces avec une telle température. Il s'en afflige mais il trouve bien vite un nouvel endroit où reprendre le travail interrompu et comme un rituel il aime se remémorer avec délice cette anecdote que tout bon santiaguero connaît pour l'avoir écoutée maintes fois. Les anciens l'ont racontée et les jeunes s'en sont fait l'écho :
Le concert de Benny Moré, l'authentique, était prévu au Théatre Oriente et avait commencé fort tard. En effet, le crooner était arrivé en retard, passablement ivre et en pestant contre son équipe qui le tiraillait et le forçait à jouer ici et maintenant. Le véritable concert avait déjà eu lieu de façon tout à fait improvisée au Parc Céspedes, coeur bohème de la ville quelques heures auparavent. Là, Le Benny, entouré de son cher public y avait bu et joué ses meilleurs morceaux avant que ses gorilles ne l'interrompent. Cela rassure Beni, c'est finalement à des années de distance, le même métier qu'il exerce...

Et puis comme par magie, lui aussi a été touché par la chance, comme Benny Moré. Il se souvient exactement de ce grand jour et il se le remémore avec délice en savourant sa glace à la terrasse de la caféteria. C'est maintenant devenu pour lui un rituel sacré. Il était arrivé chez lui, suant, fatigué comme à l'accoutumée. Delia l'attend impatiente. Enfin ! Te voilà ! J'ai failli partir à ta recherche si ce n'était pas cette chaleur, j'y serais allée. Ils ont appelé de La Havane, ils font un film sur Benny Moré qui sortira l'an prochain, début 2006. Et surtout ils veulent que tu chantes ses chansons, toi, ils t'ont choisi. Ils vont t'enregistrer pour la bande sonore du film si les essais marchent. Tu entends, tu entends ? La Havane, comme lui ! Ça y est. On va pouvoir respirer, fini les touristes ! tiens le numéro, rappelle, je t'en prie, n'attends pas.

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