Collectivisme

Posted: martes, 10 de agosto de 2010 by magali in Etiquetas:
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Paloma était dans la maison que nous nous partagions maintenant mon fils et moi avec ce couple d'amis et leur fille. Depuis peu je vivais seule avec mon fils et mes amis venaient s'installer en ville. Ils voulaient quitter la campagne afin d'améliorer leur quotidien. Nous savions tous que nous devrions cohabiter un certain temps, le temps d'arranger nos affaires, la solution comme toujours à Cuba, était collective. Paloma était déjà dans la maison avant nous, on l'y avait trouvée en arrivant. Elle avait une belle robe noire, le museau, le poitrail, le bout des oreilles et le bout des pattes bruns : c'était une femelle doberman. Elle restait dans le patio la nuit, dormait le jour dans un réduit près de la grille de l'entrée. La nuit Paloma se jetait sur tout ce qui bougeait sans aucune distinction : chats, chiens, rats, souris, humains... Elle ne distinguait rien. Au matin le premier levé la rentrait au cagibi. A midi le dernier qui mangeait lui donnait les restes, en général quelques os ou arêtes de poissons avec le reste de riz décollé du fond de l'autocuiseur et mélangé à beaucoup d'eau. Elle se jetait sur son repas qu'on lui jetait dans sa gamelle dans le réduit rempli d'excréments. Elle mangeait avec la même rapidité le papier d'emballage du poisson ou de la viande et recyclait le tout naturellement. Parfois pris de sympathie pour elle, quelqu'un la laissait sortir dans la cour pendant la journée. Souvent je l'observais de loin car j'étais la seule à en avoir peur. Aussi je ne traversais le patio que si elle était enfermée ou si quelqu'un la tenait par son collier. Mes tâches ménagères lui valaient des heures d'enfermement supplémentaires pendant que je lavais dans la cour ou quand j'étendais le linge. Elle me le rendait les soirs où je rentrais trop tard et que la maisonnée déjà couchée dormait à poings fermés. Il me fallait alors taper à la porte, aux fenêtres, pour alerter quelqu'un afin de pouvoir traverser le patio. Un soir de Carnaval où chacun était rentré passablement ivre, j'arrivais la dernière et je ne pus réveiller personne malgré mes appels insistants. Je dus dormir sous le porche, heureusement c'était Carnaval et les rues étaient pleines de dormeurs, et puis c'était une de ces douces nuits des mois d'été pendant lesquelles on vit bien mieux la nuit que le jour, dehors qu'à l'intérieur des maisons surchauffées. Je ne lui en voulus pas mais je continuais à en avoir peur. Paloma gardait la maison, sa maison. Elle rendait aussi d'autres services à la collectivité. Quand mon couple d'amis eut un bébé et qu'il faisait la grosse commission on appelait Paloma pour qu'elle nettoie de ses puissants coups de langue. J'avais toujours la crainte que motivée par l'odeur habituelle des selles du bébé, elle ne vienne un jour à lui planter ses crocs dans le derrière. Heureusement, Paloma semblait connaître les limites. On économisa les couches. Si une souris entrait dans la cuisine on faisait entrer Paloma car elle la chassait et la dévorait en moins de trois minutes. On ne comptait plus les mouches qu'elle gobait au vol et qui seraient toujours en moins dans la maison. On économisa les poisons. Si un passant courait sur le trottoir devant la maison elle aboyait furieuse et se jetait sur la grille dans un assaut désespéré et vain. Paloma ne supportait pas plus ce qui courait que ce qui grimpait. Mon fils qui escaladait la grille pour atteindre le toit-terrasse afin d'y étendre la lessive se vit attaquer plus d'une fois par la chienne devenue haineuse. Elle bondissait pour l'atteindre et lui dévora plusieurs tongues en plastique. Le reste du temps Paloma errait dans la cour indiférente à nous, à ceux qui venaient en visite, aux voisins qui allaient et venaient, à moins que quelqu'un ne se mît à courir, mais personne ne s'y serait risqué ; ou bien elle dormait, invisible, dans son cagibi.
Quand vint la mode des pitbulls et autres dogues argentins à Cuba, on fit prendre Paloma par un pitbull et elle mit au monde deux chiots. Elle en mangea un immédiatement et épargna l'autre par miracle. On le prit dans la cuisine pour le protéger de cette mère infanticide, aussi on le baptisa Mérmero. Les enfants l'adoraient. Il grandit, se fortifia et petit à petit Paloma l'accepta. Nous pensions le vendre un bon prix très bientôt car la mode des chiens de combat faisait rage dans le quartier. Dans la journée Paloma l'observait d'un oeil morne mais vigilant. Un soir quelqu'un oublia de rentrer Mérmero à la cuisine, au matin il était étendu devant la porte, les tripes à l'air, la chienne l'avait tué mais elle ne l'avait pas dévoré. Mérmero mort, nous en vinmes à penser que c'était dommage qu'elle ne l'eût pas mangé, au moins elle se serait rempli le ventre. Puis nous avons quitté la maison. Tout d'abord mon fils et moi, j'avais un nouveau compagnon et de nouvelles perspectives. Quelques temps plus tard le couple d'amis et leurs deux enfants regagnaient le village d'où ils venaient sans avoir fait fortune. Récemment ils m'ont appris que Paloma était morte peu de temps après car les locataires suivants s'en occupaient mal. J'ai eu de la peine pour cette vie de chien que je connaissais bien.

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