Shan-tiago

Posted: lunes, 3 de mayo de 2010 by magali in Etiquetas:
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Le lendemain de sa nomination à la tête du Parti de la ville, le premier secrétaire mit en place la réalisation de ses grands projets urbanistiques. Après d'âpres discussions avec le conservateur de la ville il finit par imposer ses idées. Elles étaient modernes et visaient à réaliser une zone de meilleure pratique urbaine. Il voulait créer un espace où les meilleures pratiques et objets universellement reconnus des villes du monde entier seraient concentrés. Ce programme avait séduit. Aussi des équipes d'ingénieurs et d'archictes avaient été embauchées pour imaginer les plus audacieuses transformations en un laps de temps record. Il n'y avait plus de temps à perdre.
Le premier objectif fut la construction d'une rue piétonne où s'aligneraient les boutiques et les locaux de restauration rapide. La mode était à la pizza et au Red Bull. Pour ce qui était des boutiques il faudrait distribuer le meilleur choix d'articles inutiles en plastique doré ou rose de préférence : fleurs, paniers, plats, horloges, pinces à linge, sets de tables, verres, assiettes et couverts assortis, porte-stylos, porte-photos, cadres, et même le nec plus ultra : chaises et tabourets. La liste était infinie, ce ne serait pas un problème. Pour cela on décida de la destruction des bâtisses qui bordaient l'avenue principale, vieilles de 500 ans pour certaines et témoins d'un passé architectural incontestable. Les ouvriers arrivèrent, après que la population déplacée vers la périférie de la ville eût quitté les lieux. Pendant des mois les nuages de poussière témoignaient de l'avancée des travaux. Bientôt il ne resta plus rien des bâtisses et l'on commença à ériger la modernité. Vitrines et néons le long de l'unique rue piétonne, bancs de ciments tous les 10 mètres donnèrent au choeur de ville un aspect international dont les habitants étaient très fiers. Ils passaient et repassaient, entraient et sortaient des boutiques, flânaient et se sentaient heureux d'acheter un objet en plastique ou une pizza ou plus encore une cannette de Red Bull qu'ils savouraient longuement en continuant leur promenade.

La deuxième étape de la réforme commença avec la construction de la tour la plus haute de la ville. Après de nouvelles et âpres discussions il fut accordé qu'elle trônerait sur la place centrale à gauche de la cathédrale. Le premier secrétaire du Parti voulait que le symbole fut évident : le temple spirituel et le temple financier (n'était-ce pas la nouvelle religion internationale ?) se côtoieraient donc. Les travaux commencèrent, il fallut déloger le plus vieux club d'échecs de la ville, un cinéma qui datait d'avant la Révolution et plusieurs bâtisses alentours qui elles aussi comptaient doucement cinq cents ans ou presque. Les bureaux flambants, largement vitrés sur tous les côtés s'érigeaient et la cathédrale avait maintenant l'air vaguement ridicule. Personne ne voulut le reconnaître mais il n'y avait qu'à voir les passants qui levaient le nez vers cet unique gratte-ciel évitant de la sorte de voir l'ange de la cathédrale dont la trompette semblait sonner l'hallali. Dans la tour s'installèrent les ingénieurs et les architectes, le secrétaire du Parti se réserva à lui seul un étage entier et le conservateur de la ville eut droit à la moitié d'un autre. De nouveaux citoyens arrivèrent, ils ne parlaient pas la même langue, s'habillaient en gris de préférence, portaient un attaché case et ne riaient jamais. Ils entraient et sortaient des bureaux tôt le matin ou tard le soir. Certains commencèrent à soupçonner qu'ils n'existaient pas mais n'étaient que le fruit d'une spéculation internationale. La rumeur s'amplifia. On disait qu'ils étaient les propriétaires des magasins de la rue piétonne et que depuis la tour à l'aide de jumelles ils surveillaient les habitants qui entraient et sortaient de chez eux. Ils devinrent impopulaires, puis mythiques et rapidement on menaça les enfants quand ils ne dormaient pas de les donner aux hommes en gris qui les emporteraient dans les étages de la tour de cristal.

La troisième étape du projet urbain était grandiose. Il s'agissait d'une ligne de bus qui relierait l'aéroport international de la ville, les trois hôtels internationaux de la ville (Casa Granda, Las Américas et l'hôtel Santiago qu'on songeait à rebaptiser) avec les quais. On baptisa le service : Transrapid. Il serait donc possible d'aterrir à l'aéroport, de monter immédiatement dans un bus climatisé, équipé et de rejoindre ainsi un hôtel de son choix parmi les trois proposés. De là sans arrêt superflu on pourrait gagner les quais. Puis on put envisager l'ultime étape, l'apogée du projet, celle qui donnerait enfin au premier secrétaire le prestige qu'il méritait bien et lui permettrait à coup sûr de gagner un poste à la capitale. (Une partie infime de la population l'accusait de vouloir quitter la ville). Il s'agissait de construire le pont le plus long du pays, au dessus de la mer, en direction des îles de la baie. Les autobus largement vitrés permettraient tout de même une vision panoramique de la ville et la prise de photos n'était pas impossible à condition de nettoyer les vitres du bus régulièrement. Pour cela il fallut élargir quelques avenues et en construire de nouvelles en direction de la mer. Des tonnes de pierres, de sables, de bitume arrivèrent (ce thème aussi alimenta bien des conversations, on accusa les hommes en gris...). Petit à petit on assista au miracle. Plusieurs fois par jour les habitants applaudissaient le passage de bus aux profils aérodynamiques qui roulaient à 80km/heure en moyenne sur cette autoroute de la modernité. Pendant ce temps les habitants qui n'assistaient pas au spectacle gratuit passaient et repassaient, entraient et sortaient des boutiques, flânaient et se sentaient heureux d'acheter un objet en plastique ou une pizza ou plus encore une cannette de Red Bull qu'ils savouraient longuement en continuant leur promenade le long de l'unique rue piétonne. Des ouvriers arrivèrent de toutes les provinces de l'est du pays. La main d'oeuvre ne manquait pas et d'ailleurs le chomage dans la province était aujourd'hui de 0,2 %. Seuls les ivrognes, les handicapés et les opposants au régime (0,06% des 0,2% étaient considérés comme opposants au premier secrétaire du Parti donc au régime) continuaient à rester les bras croisés. Les femmes et les jeunes filles pouvaient maintenant profiter de la rue piétonne et de ses atours. Elles avaient plus d'argent qu'avant car leurs époux et leurs frères travaillaient à la construction du pont sur la mer le plus long du pays et leurs salaires avaient quadruplé. Ils étaient augmentés à chaque kilomètre, aussi certains demandèrent à travailler la nuit. Ce fut accordé.
Les touristes commencèrent à affluer en masse, tout à fait intrigués par cette ville moderne, en pleine expansion, le bouche à oreille fonctionnait sur tous les guides touristiques internationaux. On y trouvait le plan de la ligne Transrapid, téléchargeable paraît-il sur Google. Comme le pont avançait bien, le secrétaire du Parti en fit modifier le tracé, il l'allongea. Bientôt les 10 kilomètres initialement prévus devinrent 20, puis 30, puis 35... On ne savait plus où arrêter le pont car son achèvement signifierait la fin des touristes. La fin des touristes signifierait la fin des travaux. Bref le problème occupait maintenant l'esprit du Premier secrétaire du Parti de la ville ainsi que celui des quelques 50 ingénieurs et architectes qui travaillaient eux aussi jour et nuit dans le dernier étage de la tour de cristal. Le casse-tête était tel qu'après plusieurs virages au-dessus de la mer des Caraïbes la décision fut prise de construire le pont vers le Nord. (Secrètement le secrétaire du Parti espérait ainsi pouvoir s'échapper de la ville, parmi les 0,06% d'opposants certains parlèrent même de son désir de quitter le pays. Ils étaient scéptiques face à la modernité et croyaient encore aux traditions).

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