Lettre à Eduardo

Posted: viernes, 28 de mayo de 2010 by magali in Etiquetas:
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Cher Eduardo,

J'ai lu avec intérêt ta réflexion adressée aux plus de 30 ans, et comme toi, moi aussi je me sens parfois « hors du monde ». Peut-être pourra-t-on s'aider mutuellement ? C'est en tout cas ce que j'espère.

je m'appelle Lisandra, je suis une jeune fille cubaine de 14 ans, j'aurai 15 ans à la fin de l'année, ce qui représente un moment clé dans ma vie. Aussi j'ai besoin d'éclaircir certains doutes.

Tout d'abord je dois t'expliquer que je vis avec ma mère, mon petit frère (Eduardo, comme toi) ma grand-mère et mon arrière grand-mère. Je te dis cela car ce sont toutes (sauf mon petit frère bien sûr) des femmes de plus de trente ans comme celles à qui tu t'adresses dans ton courrier. Pourtant c'est moi qui t'écris car apparemment je suis la seule à avoir des doutes à la maison, c'est sans doute parce que je n'ai pas encore 15 ans ?
Chez nous nous ne jetons rien ou le moins possible, par exemple ma mère utilise des couches en tissu pour mon petit frère mais dès qu'elle peut elle lui achète des couches jetables. Elle est très préoccupée par cela et compte les couches avec anxiété car elle redoute toujours le moment où elle devra en acheter. Il faut te dire qu'ici les couches jetables sont vendues en pesos convertibles (pas en pesos cubains). Elle dit que pour sortir en promenade avec lui c'est pratique. Eh bien ! ensuite elle les met à sécher si mon petit frère n'a pas fait la grosse commission et elle les réutilise mais seulement à la maison.Tu vois ?

Dans la cuisine nous utilisons le gaz mais également un très vieux réchaud (du temps de mon arrière grand-mère) qui fonctionne encore avec la « luz brillante » excuse-moi j'ignore comment dit-on en français. C'est tellement cubain. Cela nous permet d'économiser le gaz et c'est moins cher, quand on en trouve bien sûr. Cela dégage une odeur très particulière mais moi j'y suis habituée et ça ne me dérange vraiment pas. Parfois mon arrière grand-mère a l'air agacé en le voyant et elle lui jette des regards de haine, mais personne ne le jetterait, même pas elle. Pour moi ce réchaud lui rappelle de mauvais souvenirs d'avant... Un autre exemple, toujours dans la cuisine, ma grand-mère possède plusieurs réservoirs d'eau que nous n'utilisons plus mais qui sont là, car elle dit qu'on ne sait jamais ! Nous les avons colmatés avec du ciment car la rouille les avait rendus perméables. Ils sont là et ma grand-mère les maudit parce qu'ils nous mangent l'espace mais nous ne les jetons pas. Certains voisins les découpent pour leur donner une nouvelle vie, nous nous attendons, mais nous savons toutes, y compris ma grand-mère, que ce jour viendra.

Je sais aussi que tous les cubains, comme moi, ne jettent pas les bouteilles en plastique, nous les coupons pour en faire de grands verres dont nous nous servons dans de nombreuses occasions pour mettre un bouquet, pour arroser les fleurs et mouiller le patio, pour nous laver... et aussi pour transporter n'importe quelle denrée liquide achetée au détail (huile, assaisonnement, « pru oriental », crème glacée, bière... Si tu ouvres le sac d'un cubain je te parie que tu y trouveras deux objets : ce récipient en plastique et un sac en plastique, déjà utilisé mais lavé, séché et plié. C'est dans le cas où nous trouvions une denrée solide à ramener à la maison comme par exemple un fruit, un gâteau, un peu de lait en poudre, un morceau de fromage... Car nous sommes préoccupés par l'aquisition éventuelle d'une denrée à bon prix, ou son échange avec la denrée d'un ami. Enfin tu vois pour nous (y compris ceux qui ont plus de trente ans) c'est comme une seconde nature, nous passons notre temps à acheter comme vous ou à échanger.

La liste de ce que nous récupérons pour une deuxième ou troisième vie serait infinie car nous ne jetons rien, je te l'ai déjà dit, mais RIEN : ni les briquets, ni les canettes en métal, ni le carton, ni les sacs en plastique (je te l'ai déjà dit), ni le papier journal, ni les vieux frigidaires américains ou russes, ni les voitures, ni les vieux habits, ni les vieilles chaussures et encore moins les vieux bijoux cassés : tout retrouve tôt ou tard une nouvelle vie. Mais vois-tu je ne connaissais pas le mot écologiste et en tout cas je n'avais jamais compris que nous les cubains nous étions écologistes. Je suis fière de l'avoir compris car j'aime beaucoup la planète, les animaux, la nature et j'aime aussi énormément mon pays, ma famille et mes amis. J'ai pourtant l'impression que nous sommes écologistes à notre insue et parfois contre notre gré.

Chez nous il y a aussi des téléphones portables. Ils sont très chers. J'ai calculé : environ 6 mois d'un salaire moyen, et c'est la même chose pour un lecteur DVD. Prends 3 minutes et fais le calcul avec un salaire de ton pays, car alors tu auras une idée de ce que je te raconte. Aussi, peu d'entre nous en ont et personne n'en change aussi facilement que tu as l'air de dire. Ah ! Je reviens à la nourriture (pour nous c'est très important).

Oui, j'ai oublié de te dire que notre carburant à nous c'est le « fufú » de bananes plantains. Je t'explique : une fois bouillies, puis bien écrasées avec un léger filet d'huile, et une pincée de sel, mmmh, l'eau me vient à la bouche rien que d'y penser. Figure-toi que cette purée nous donne de la force et nous permet de grandir, d'étudier, de tenir longtemps avec le ventre plein et beaucoup d'énergie. Ma voisine qui vit à l'étranger m'a dit que dans les autres pays de la Caraïbe nos bananes plantains engraissent les cochons (mais ma voisine critique tout ce qui se fait ici, tout ce qui est cubain même si elle passe toutes ses vacances ici et je vois bien qu'il lui manque énormément le reste de l'année). Bon, les bananes, ici nous les appelons « fongos », nous les mangeons depuis bébé, elles sont très courtes, de forme triangulaires, plutôt fibreuses tu vois ? Maintenant certains de mes camarades achètent simplement une canette de Red Bull, ils disent que c'est la même chose. Tu t'imagines avec une assiette de « fufú » dans la rue ? Pour nous le Red Bull c'est moderne, pratique, élégant et convivial : tu peux en offrir une gorgée à tes amis. Le problème c'est qu'une canette coûte un dixième d'un salaire moyen. Fais le calcul avec un salaire de ton pays car alors seulement tu comprendras ce que je te dis. Je te précise que même les plus de trente ans ici sont fous du Red Bull ! (par exemple ma mère et ses copines).

Tu sembles dire aussi que quand on connaît l'abondance, comme chez vous, on passe son temps à jeter les objets pour en acquérir de nouveaux (égaux, pires ou meilleurs ?). Ici c'est la même anxiété qui nous anime. Tous les jours les gens sont occupés et préoccupés par ce qu'ils vont pouvoir acheter ou ce qu'ils ne pourront pas acheter. Mais ils ne jettent rien, éventuellement ils échangent ! Nos conversations s'alimentent de tuyaux afin que chacun trouve ce qu'il cherche et bien sûr à meilleur prix. Je te parle là de personnes qui ont plus ou moins de trente ans ! Je te parle de nous TOUS.

Tu sembles dire aussi que vous n'avez plus d'amis à cause de cela, eh bien crois-moi j'ai beaucoup d'amis. Nous nous retrouvons au collège mais aussi dans de nombreuses occasions : anniversaires, fêtes des 15 ans, mariages, carnaval, festivals, activités collectives, et ce n'est pas ce qui manque, au contraire. Nous avons une vie sociale et amicale intense y compris ceux qui ont plus de trente ans comme ma mère, ma grand-mère et même mon arrière grand-mère qui pourtant est vieille et fatiguée. Elle a encore des amies et elles se retrouvent au cercle plusieurs fois par semaine, alors tu vois... En plus je sais que mon pays a de nombreux amis, par exemple ici il y a des étudiants étrangers qui viennent de tous les pays : Haïtiens, Saharaouis, Algériens, Angolais, Mozanbiquais, Vénézuéliens... J'ai commencé par les Haïtiens car il y a eu un terrible tremblement de terre chez eux et le monde entier en a parlé, n'est-ce pas ? Pour nous Haïti existait bien avant le tremblement de terre. Tu sais de nombreux cubains partent travailler dans les pays amis, chaque année ils vont aider, soigner, former. Je te dirai aussi que nous avons une communauté de Russes, ce sont des orphelins que le gouvernement a complètement pris en charge depuis leur arrivée en 1986 après la catastrophe de Tchernobyl. Moi je n'étais pas née mais ma mère m'a expliqué que le monde entier en avait parlé sans pour autant aider les enfants. C'est moche selon moi, heureusement, ici à Cuba on l'a fait et pourtant on ne vit pas dans l'abondance.

Tu vois j'ai pensé à pleins de trucs qui concernent mon quotidien et le tien et voilà quelques conseils que je voudrais te donner pour t'aider à intégrer le monde qui est le tien :

Pourquoi vous, qui connaissez l'abondance, ne consacrez-vous pas votre temps libre à la planète, à vos amis c'est-à-dire à l'écologie et à l'amitié plutôt qu'à acheter ? Pourquoi ne consacrez-vous pas le trop plein d'objets à aider les pays qui en ont besoin ? Pourquoi n'échangez-vous pas vos produits entre vous ? Pourquoi y a t-il chez vous un fossé entre les plus et les moins de trente ans ? Pourquoi traitez-vous mal vos anciens ? Pourquoi n'avez-vous pas d'amis ? J'ai cru comprendre que c'était parce que vous jetiez tout, mais je ne vois pas la relation, peux-tu m'expliquer ? Où jetez-vous tout ? Car peut-être mon pays pourrait s'arranger pour en récupérer une partie et résoudre ainsi bien des problèmes pour vous et pour nous. On pourrait peut-être déjà se mettre d'accord entre nous, si tu le veux bien ? (J'aimerais tant avoir un téléphone portable !)

Pourras-tu m'aider dans mes réflexions ? Dis mois selon toi comment faire pour que les Cubains deviennent des écologistes conscients ? Pourquoi ne sommes-nous pas félicités pour notre action écologique envers la planète ? Et aussi pourquoi les pays qui sont nos amis sont des pays dont personne ne parle ? (sauf en cas de catastrophe mondiale). Pourquoi les téléphones portables et le Red Bull sont-ils si chers ici ?

Cher Eduardo,

C'est tout pour aujourd'hui, j'espère que je ne t'ai pas ennuyé avec ma lettre, je souhaite que mes conseils te soient utiles et j'attends les tiens pour grandir.
Je te salue avec une formule très cubaine, que j'aime beaucoup car elle est optimiste et peut donner un sens à nos vies : Hasta la victoria siempre (tu la connaissais ?)
Lisi.

PS : mangez-vous les bananes « fongo » ou les donnez-vous aux cochons ?

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