Compañero Lucas

Posted: miércoles, 19 de mayo de 2010 by magali in Etiquetas:
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Elle avait devant elle l'homme qu'elle abhorrait le plus au monde. Il était là debout, les cheveux grisonnant maitenant (mais il avait 75 ans). Ses traits s'étaient affaissés, ses chairs ramollies mais il gardait sa stature imposante, son estomac proéminant (sans doute la cirrhose lui avait grossi le foie), ses grandes mains poilues et sa barbe toujours bien taillée et brossée quoique chenue désormais. On l'avait opéré de la cataracte cette semaine, il était de retour à la maison et comme chaque dimanche il présidait le repas dominical dans sa tenue kaki, chaussé de ses bottines noires cirées, impeccables. A table, il avait montré tous les cachets, tous les pansements comme des trophées militaires supplémentaires. Il en était là, à étaler ses nouvelles médailles, en pleine forme malgré son coeur capricieux et son foie cuit. Il avait retrouvé son regard d'aigle cherchant sa proie.
Teresita l'embrassa et c'est ce que firent aussi ses trois enfants en file indienne derrière elle, son époux l'étreignit dans une embrassade chaleureuse et néanmoins virile. Elle allait enfin pouvoir tourner les talons et lever le camp, elle se sentait soulagée et commençait à essayer de respirer normalement. Ses poumons lui semblaient s'être rétrécis. Elle sentait une oppression gênante, comme un poing dans le dos, sous l'omoplate. Pour partir ils avaient dû attendre qu'il se lève de sa sieste comme il le leur avait ordonné, afin de lui dire « au revoir ». Ils s'étaient sagement assis au salon, écoutant les ronflements un peu atténués par la cloison. Le vieux Lucas dormait sa sacro-sainte sieste.
Teresita le détestait pour de nombreuses raisons et pour d'autres encore, peut-être beaucoup plus nombreuses mais que son subconscient tenait secret. Aussi elle avait pu tenir toutes ces années dans la haine intériorisée.

Parmi les raisons connues de sa haine il y avait sa manie de décider de tout. Le son de Radio Rebelde en boucle dans la maison. La télévision connectée et diffusant à tue-tête les programmes qu'il choisissait : tables rondes, tribunes ouvertes, discours... Personne Nom de Dieu n'allait lui dire ce qu'il devait écouter. Les seuls ordres qu'il avait reçus remontaient à 1959 depuis personne Nom de Dieu ne décidait pour lui. Il décidait à quelle heure manger et ce qu'on devait lui servir même s'il trouvait toujours à redire sur le résultat. Il y avait sa brutalité à l'égard des siens, il ne pouvait s'adresser à eux sans jurer ou les traiter d'incapables, d'imbéciles, quand ce n'était pas pire. Il y avait aussi son manque d'éducation quand il mangeait la bouche ouverte en mastiquant comme un cheval, son palais faisant caisse de résonnance. Il y avait qu'il aspirait bruyamment sa soupe en levant d'une main l'assiette qu'il penchait entre ses lèvres. Souvent sa goinfrerie lui faisait engloutir la nourriture tellement vite qu'il en toussait, ou que sa bouche ne pouvant contenir de telles quantités une partie tombait sur son menton, il l'a remettait dans sa bouche d'un revers de la main. Enfin il pouvait roter ou péter à tout moment et devant quiconque en jurant Nom de Dieu qu'il avait bien mangé. Ce qu'elle détestait sans doute le plus (mais il lui était impossible d'établir un ordre d'importance) c'est qu'il surveillait la table de son regard d'aigle avide et chaque dimanche rien ne lui échappait. Il crochetait entre ses doigts le meilleur morceau de viande, il tendait le premier la main vers la meilleure banane, la plus belle orange voire, luxe suprême, une belle pomme, du temps où il y en avait, les subtilisant aux autres, c'est à dire à ses propres enfants et maintenant aussi à ses petits enfants. Elle détestait qu'il plante le Granma sur la table, en équilibre entre son verre et la bouteille de mauvais rhum qu'il sifflerait dans la journée. Il y avait le silence général qu'il imposait à table où il n'autorisait que ses propres commentaires faits à haute voix sur ce qu'il lisait : politique, économie et encore politique. Cela leur avait valu (à elle et à ses soeurs) bien des giffles lorsque face au silence elles étaient prises d'un fou rire incompréhensible mais irrésistible et tellement contagieux. Souvent en cachette alors qu'elle était encore adolescente et vivait chez lui, elle avait craché dans sa bouteille de rhum, riant intérieurement lorsqu'elle le voyait ensuite boire ses crachats. Oui elle le détestait depuis longtemps.
Pas un jour sans qu'il n'ironise à propos de ses filles et ne les insulte. Des bonnes à rien, sans ambition. Et le mari de Teresita, un pauvre gars bien gentil mais toujours à renifler les jupes de sa femme, tu parles d'un homme ! Pas un jour sans que sa colère ou sa contrariété, elle avait toujous su que l'alcool y était pour quelque chose, ne le rende méchant. Il aboyait, se moquait, commentait ce qui pour lui était faiblesse ou erreur sans aucun respect pour ses filles. Il les méprisait. Qui voudra de toi ? Quel mange-merde voudra de toi ? Avait-il dit bien souvent à Teresita qui souffrait alors d'allergies chroniques et avait en permanence le nez rouge et congestionné.
Souvent le vieux Lucas (mais à l'époque il n'était pas vieux) disait à ses camarades (le noir Blandino et Yoel l'intellectuel) que c'était bien sa veine, Pensez-donc ! Une épouse, trois filles et une chienne ! Que des pisseuses ! comme il se plaisait à dire, afin de nommer l'étendue de sa disgrâce. De n'avoir pas choisi l'ordre chronologique (il s'était marié, avait eu des enfants puis cette chienne) Teresita s'était toujours demandée qui aurait-il nommé en premier.

Sa chienne ? Qui pissait aussitôt qu'il s'adressait à elle ou se mettait sur le dos remuant d'une façon désordonnée la queue et les pattes, en signe d'amour et de soumission absolue, quand cette compagne inconditionnelle ne faisait pas les deux en même temps.

Sa femme ? Le nez dans sa machine à coudre elle n'entendait plus rien depuis longtemps ni ses discours, ni ses commentaires et moins encore ses injures. Elle haussait les épaules et le servait sans mot dire. Puis elle retournait à sa machine à coudre, lui tournant le dos et mettant entre eux un mur invisible que constituaient les pic-pic-pic de l'aiguille et le ronron de la courroie.

Ses filles ? Parlons-en.
L'une était partie en ville étudier à l'Université, elle n'était jamais revenue à la maison et vivait maintenant à l'étranger. Elle envoyait régulièrement des nouvelles et un peu d'argent. Le vieux Lucas l'avait balayée d'une phrase : tant que j'aurai deux bras, je n'attendrai pas après l'argent d'une pute pour vivre, un ver de terre pourri, qu'elle aille se faire pendre ailleurs ! (Lui-même n'avait jamais accepté une seule invitation à l'étranger, il en était fier et le claironnait à chaque occasion à ses deux compagnons de lutte, tout en servant de grandes rasades de mauvais rhum, qu'ils se sifflaient à l'unisson. Comme ce jour où il avait envoyé se faire foutre le yanqui qui voulait l'interviewer pour qu'il témoigne des hauts faits de l'année glorieuse. Depuis quand accepterait-il des échanges culturels avec les barbares ?)
La seconde s'était oté la vie il y avait maintenant 15 ans, l'année de ses vingt ans, un geste malheureux qui avait plongé la mère dans un mutisme encore plus grand. Personne n'en n'avait jamais plus parlé une fois que le vieux Lucas ait annoncé à tous qu'elle était morte et enterrée puisque c'était ce qu'elle-même avait souhaité.
La troisième était Teresita. Elle venait tous les dimanches à la maison, elle mangeait en silence observant le vieux Lucas, elle se demandait quand les laisserait-il en paix ? Quand allait-il crever ? Elle le détestait toujours autant jusqu'au prochain dimanche, surtout parcequ'elle sentait en elle la même haine qui l'animait lui et pour cela peut-être plus que pour tout le reste, elle le haïssait de l'avoir ainsi faite.

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