L'héritage espagnol

Posted: domingo, 11 de abril de 2010 by magali in Etiquetas:
0


On m'a intérrogée plusieurs fois et j'ai à chaque fois répondu. Je n'ai pas besoin de fermer les yeux pour me souvenir, tout est là, bien présent. J'ai été élevée par ma grand-mère et par ma mère, une situation très courante chez nous. Je devrais plutôt dire que j'ai été élevée par ma grand-mère et pourtant c'est à ma mère que sont toujours allés mes plus profonds sentiments d'amour filial. Je l'ai toujours adorée. Depuis toute petite je me souviens de ma mère comme d'une belle femme, grande, au corps assez massif, aux hanches larges et au derrière plat. Dans ce pays de nègresses et mulâtresses c'est plutôt un défaut, mais le teint de ma mère compense largement cela. Ma mère est blanche, une vraie blanche, pas une blanche comme on en voit chez nous qui se targue de blancheur alors que la largeur de son nez dément à elle seule l'affirmation, comme le nez de Pinocchio se serait allongé. Non, ma mère est vraiment blanche, pas un trait en elle ne vient mettre en doute la pureté de sa race : cheveux lisses et plats, nez fin et pointu, lèvres minces et puis cette peau transparente avec même quelques tâches de sons sur le haut des joues et sur le front, un teint de rousse et des cheveux bruns-roux. Je l'ai vu sur les photos car aussi loin que je me souvienne maman se teint les cheveux acajou. Ses couleurs sont flamboyantes : cheveux acajou et lèvres rouge vif pour en corriger la minceur car dans ce pays de négresses et mulâtresses les femmes ont les lèvres épaisses. Mais la blancheur de maman, cette blancheur rare ici éblouit bien plus encore que n'importe quelle lippe. Papa et maman se sont sans doute beaucoup aimés mais je ne m'en souviens pas, je me souviens de son départ mais pas de quand il était là, avec nous. Je me souviens de maman pourtant. Il est parti l'année de mes sept ans pour jouer dans un orquestre en Espagne, il est trompettiste, c'est un artiste. Lui aussi est blanc. Il a demandé à maman à chacune de ses visites, pas très nombreuses il est vrai, de partir avec lui en Espagne. Elle répond souriante en plissant légèrement les yeux, une mimique inimitable et pourtant je me suis entrainée bien des fois, seule face au miroir, une mimique de petit chat câlin, elle répond toujours la même phrase : « Je préfère être une espagnole à Cuba qu'une cubaine en Espagne, non vraiment, pars toi, moi je t'attends ici, chez nous ». Ma mère est une Crombet, une vraie espagnole d'origine noble et française aussi. C'est grand-mère qui m'a raconté bien des fois l'histoire de la famille, pour finir par m'expliquer que ce bien très précieux, cette ascendance pure ne devrait pas être souillée avec un noir, ici dans ce pays de noirauds c'est tellement facile. J'ai très tôt bien compris la leçon. J'admire ma mère pour sa beauté, sa présence d'esprit, son éternel sourire. J'aurais aimé qu'elle soit plus souvent à la maison mais c'est à cause de son travail. Elle a un travail important dans le secteur culturel, elle s'occupe des artistes et de leurs oeuvres, des expositions, des rencontres, de leurs voyages, enfin, elle s'occupe d'événements qu'elle organise tout au long de l'année. Aussi maman n'est pas souvent là et elle rentre plusieurs fois par semaine très tard, c'est son chauffeur qui l'amène. J'entends le bruit du moteur de la Lada bleue, je suis capable de reconnaître la sienne entre toutes, j'ignore pourquoi. Alors je me lève en silence, c'est la nuit, je pose les pieds sur les dalles du sol de ma chambre relativement fraiches à cette heure tardive et j'avance doucement jusqu'à la porte. Je l'entends dans le couloir, elle ôte toujours ses chaussures puis ses pas glissent lentement jusqu'à sa chambre. Je renifle son parfum mais je l'appelle son parfum-porté car l'odeur n'est plus pure. En me concentrant bien je peux y distinguer une légère odeur de tabac américain, de rhum et un peu de son odeur à elle, ce n'est pas de la sueur, c'est un mélange subtil qui donne son odeur. Parfois j'entends la porte de la chambre de grand-mère s'ouvrir et je l'entends faire des reproches à maman, mais maman ne répond pas, elle lui dit simplement, « je suis fatiguée, Mima » Elle appelle toujours grand-mère Mima. « J'ai un peu mal à la tête, on parlera demain, recouche-toi Mima, il est tard. Bonne nuit Mima. » Puis elle entre doucement dans sa chambre.
J'ignore à quel moment papa et elle ont décidé de mettre en place le grand projet de leur vie commune vécue tant d'années à distance mais soudée encore par ce projet, ou plutôt cette folie. Mais j'ai appris, pourtant j'ignore à quel moment exactement, que nous serions bientôt riches. J'ai su, même si une fois encore j'ignore exactement de quelle façon, que cette entreprise vers la richesse définitive était secrète, qu'elle était en relation avec maman, son travail, ses connaissances et la présence de papa en Espagne. Le plus important pour moi c'est que nous allions bientôt être réunis. Je n'ai jamais osé poser de questions à grand-mère, je sentais qu'il valait mieux ne pas gâcher ces moments de bonheur. Maman souriait et ses yeux se plissaient encore plus que d'habitude, c'est ce que j'appelle ses yeux de chaton qui baille.
Quand on m'a interrogée ce matin j'ai à chaque fois répondu, pourtant je sentais mes paupières, c'est à dire que d'habitude on ne sent pas ses paupières, ni sa bouche, ni son nez, mais là je sentais mes paupières, j'avais conscience de mes paupières et cela me gênait un peu. Mais j'ai à chaque fois répondu. J'ai essayé de bien me concentrer car je revoyais le départ de maman à l'aube entre quatre policiers, ils lui parlaient durement, sans aucun respect. Ils n'étaient pourtant même pas blancs, ni rien, ils avaient un uniforme de la police d'état. Je connais tous les uniformes car nous les étudions à l'école afin de devenir de bons citoyens. Maman n'a pas eu le temps de se préparer, ni de se maquiller les lèvres en rouge vif comme elle aime faire. Elle a juste pris sa brosse à dents. J'ai fixé mon regard sur sa main blanche qui serrait la brosse à dents, les jointures de ses doigts avaient une légère teinte bleutée. Je pense qu'elle serrait très fort, comme si elle s'accrochait à sa brosse à dents. Moi je suis restée droite, les bras ballants le long du corps, sur le pas de ma chambre, la pauvre grand-mère pleurait, elle sanglotait et interrogeait à haute voix : Pourquoi ?
Les policiers sont revenus en début de matinée nous chercher grand-mère et moi pour nous interroger. Ils nous ont séparées puis ils m'ont montré des pièces de monnaie, mais c'est une monnaie qu'on n'utilise plus depuis longtemps, ils l'ont appelée : patrimoine national. Ils m'ont demandé si j'avais vu maman préparer de petits paquets avec ces pièces. Est-ce que j'avais porté des paquets à la poste récemment ? Est-ce que j'avais entendu papa et maman parler de ces pièces, de leur sortie du pays et de leur vente en Espagne ? Bien sûr, je leur ai dit que ces pièces espagnoles étaient à maman puisqu'elle est espagnole depuis très longtemps mais qu'elle préfère vivre à Cuba, car elle est une bonne citoyenne. Donc il est logique qu'elle possède de vieilles pièces espagnoles. J'ai répondu aussi que je ne pensais pas qu'elle les enverrait en Espagne car elle aimait ce qui était espagnol à Cuba mais pas le contraire. Je leur ai expliqué pourquoi. Je crois qu'ils n'ont pas compris la logique de mes explications, ils m'ont regardé sévèrement et m'ont dit de répondre simplement aux questions, sans histoire. C'est pourtant ce que je fais à chaque fois.

0 comentarios:

LinkWithin