Les faiseurs d'ange

Posted: viernes, 16 de abril de 2010 by magali in Etiquetas:
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Fin 1996. La file est longue ce matin, les filles ont commencé à attendre depuis cinq heures. Elles sont déjà une trentaine aujourd'hui. Certaines sont seules, la plupart sont accompagnées d'une soeur ou d'une amie et plus rares sont celles accompagnées d'un homme. Tamara et Carlos Manuel sont bien placés dans la file de ce matin, ils ont l'habitude , ils sont là pour la cinquième fois en neuf ans et maintenant ils ne se trompent pas dans leurs calculs :
1)  Semaines d'absence de règle (elle est réglée comme du papier musique)
2)  Date présumée de la grossesse :
- début mars 1987 Tamara n'a que 17 ans, elle est au lycée et espère bien intégrer l'Université l'an prochain.
- fin novembre 1991 les tickets de la « libreta »ne suffisent pas, si Tamara achète un slip elle ne peut pas acheter de soutien-gorge, il faut choisir, c'est la période spéciale.
- fin juin 1993 les magasins sont vides. Comment manger ? C'est l'option zéro.
- début septembre 1994 le vide, le trou noir, pas de futur.
- fin octobre 1996 pas de dollars. Pas de projets.
3)  Etablissement d'un certificat récent de don de sang (obligatoire si l'on veut être traitée, c'est Carlos Manuel qui a donné son sang à chaque fois)
4)  Temps de trajet jusqu'à la clinique (de plus en plus long)
5)  Nombre de filles dans la file (en hausse à chaque fois)

Aujourd'hui Tamara m'emmène doucement dans la chambre où reigne une pénombre reposante qui crée un espace d'intimité. L'ange dort, les poings fermés, la bouche entre-ouverte sur un souffle paisible. Le berceau sent bon l'enfant endormi. Nous l'observons silencieuses en souriant, nous nous regardons en souriant encore, puis doucement nous retournons vers la cuisine. Un dernier coup d'oeil à la chambre de l'enfant, quelques piles de petits vêtements, des chaussettes minuscules et un mobile endormi lui aussi, sur la porte un tableau brodé à la main avec des anges, des coeurs : Angel Manuel, 31 juillet 2000.
Tamara est une jeune mère comblée, son visage resplendit malgré les cernes sous ses yeux dont elle est fière. Les marques d'un sacrifice maternel vécu dans la joie et l'abnégation. Depuis trois mois déjà elle a un fils. Une histoire assez banale.
Fille de militaire Tamara habite depuis l'enfance cet immeuble dans le coeur de la Vieille Havane, elle y a grandi avec sa soeur Larisa et ses parents. Tous les habitants sont des militaires récompensés à l'époque par l'octroi d'un logement, chacun occupe son étage avec balcon. A deux étages au-dessus de chez Tamara, c'est là que Carlos Manuel a grandi, fils de militaire lui aussi. Aujourd'hui il est le père de son fils et il est aussi son mari. Depuis deux ans il travaille sur une plate-forme pétrolière et ne rentre à la maison que le samedi. Peu importe puisque la maternité reste une affaire de femmes à Cuba.

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