l'issue est dans la voix

Posted: martes, 23 de febrero de 2010 by magali in Etiquetas:
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Moncho n'aurait pas su dire à quel moment exactement il était devenu célèbre. Mais il savait exactement à quel moment il avait fait le pas qui le ménerait à la célébrité. Aujourd'hui dans tout le pays le public mourait de rire en l'écoutant, ses shows étaient pleins à craquer, les gens se battaient pour avoir des places, ses histoires se racontaient de bouche à oreille dans chaque réunion entre amis. Il était engagé en privé afin d'animer les mariages. Lorsqu'il s'agissait de cubains ayant de la famille à Miami, les gens murmuraient qu'on le payait même en dollars. Il était populaire à la télévision où il avait une émission de grande audiance tous les samedis soir. Ses histoires emberlificotées utilisaient cet humour bien particulier, cette auto dérision saugrenue, absurde, inattendue mais typiquement cubaine que le public adorait, chacun pouvant s'identifier facilement. Pourtant Moncho ne faisait que raconter sa propre histoire mais cela le public l'ignorait.

Il n'y en a pas. Il n'y en a plus. C'est au rythme de ces deux leitmotivs très répandus que Moncho avait grandi à Cuba. Il ne se souvenait pas qu'on lui ai jamais dit « non » à la maison.
Dans les magasins non plus, on ne lui avait jamais dit « non » mais : reviens demain, ou encore : aujourd'hui s'est terminé, peut-être demain... ou encore la réponse la plus cubaine de toutes : il n'y en a plus mon ciel, reviens demain. Dans tous les cas il ne se souvenait pas qu'on lui ai jamais dit « non ».
Entre amis il était habitué à s'entendre dire et à user à son tour du : je reviens ou je n'en ai pas pour longtemps ou je reviens dans un moment ou on verra, je t'appelle. Il ne se souvenait pas qu'on lui ai jamais dit « non ». Bien sûr il lui était arrivé d'attendre ou de se faire attendre, parfois en vain, bien sûr il n'avait pas toujours reçu ou donné le coup de fil promis.
Avec les femmes s'était très simple. Les mimiques codifiées permettaient de savoir à coup sûr qui était pour qui ce soir là. Les sourires, les oeillades en disaient beaucoup plus long qu'un discours, bien sûr il avait parfois terminé dans un parc à une heure avancée de la nuit avec la fille à laquelle il aurait le moins pensé. Mais il ne se souvenait pas qu'une femme lui ai jamais dit « non ».
A l'université il s'était retrouvé au milieu de réunions politiques et il lui avait toujours été facile de se lever en s'excusant puis de lâcher dans un grand sourire : je reviens, j'ai quelque chose d'urgent ou attendez-moi, je n'en ai pas pour longtemps. Avant de disparaître.
Bientôt dans les manifestations politiques publiques et collectives Moncho avait brandi son petit drapeau, enfilé son T shirt de circonstance, s'était assis au milieu des amis ou des voisins, puis s'était eclipsé en disant je reviens immédiatement. Il avait alors repéré un arbre à l'ombre duquel il s'était assoupi en attendant la fin.
Il ne se souvenait pas d'avoir jamais dit « non ». A force de tout accepter, de céder sur tout, il ne s'appartenait plus. Il se soumettait à la volonté d'autrui et menait une vie d'insatisfaction. Jusqu'au moment où il en était arrivé à éviter les amis qui pourraient lui demander un service, faute de pouvoir leur dire « non » ; à ne plus répondre au téléphone pour la même raison et à inventer des mensonges et des histoires de plus en plus emberlificotées. Puis vint le moment où il n'était plus allé à son travail, avait inventé des mensonges et des histoires de plus en plus embrouillées, voire saugrenues, absurdes, inattendues. Et cela jusqu'au jour où enfermé chez lui, seul, loin de la réalité, il avait commencé à écrire ses mensonges, il avait fait le pas qui le ménerait à la célébrité.

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